Fool Washington Square

Je suis né à New York. Pieds calés sur ses pédales, casquette enfoncée sur sa tête, il élance son vélo écolo sous l’arche sans se soucier de savoir s’il a le droit ou pas. Elle ne le voit pas, elle ne l’attend plus, elle a calé sur son nez ses Ray Bans aux verres verts pour filtrer le soleil du lunch time. Je suis né à New York il y a longtemps. Chargé à bloc de son hélicon au large pavillon patiné par les usages immodérés, le voilà arpentant le bitume, les joues gonflées par la note à naître, par la note à pousser, la note à propulser, la pulsion d’une note de basse sans fanfare, accrochée au riddim de son hip-hop. Elle, elle envoie ses dents briller pour le selfie censé la fixer devant la fontaine, son sourire à l’américaine, ses dents blanches rayonnant de son éclat latino-bimbo, ses dents qu’on retiendra moins que ses beaux seins mordorés. Je suis né à New York il y a 60 ans. Assis devant ses fûts, le batteur métis agite ses membres pour épouser la pulsation de son acolyte, une pulsation qui beat la ville, qui claque l’actualité musicale de la décennie, trip-hop sauvage, dévoyé, new-yorkais. Devant eux, un timide passant avance pour poser au centre du chapeau un billet vert. Un autre se dandine sur la musique pour aller offrir son obole sous forme de quarter simplement parce qu’il n’est pas riche, mais qu’il aime la musique. J’ai quitté New York il y a longtemps. Sa peau noire plombée par la chaleur, ses cheveux en liberté conquise, coiffée comme elle le veut elle, comme ceux de la fille à ses côtés – son amoureuse qui regarde les musiciens, celle qui claque ses doigts parce que l’autre en face, le petit blanc du Wisconsin en visite, croit que tous les noirs battent la mesure à longueur de journée – elle est juste heureuse. Lui aussi est black, comme les deux potes avec qui il mate les femmes que le printemps découvre. Il les aime, les charme de son regard d’acteur répété devant son miroir ce matin même. La blonde qui rit à gorge déployée pour la plaisanterie de son boy friend fier de croire que l’humour peut détrôner l’amour quand il need du sexe. La petite asiatique au milieu de ses amies en goguette, sourire bridé, yeux éclatés par le groove du moment. Même celle-là, là-bas, un peu forte, mais au charme fatal inscrit sur son visage de jeune femme joyeuse. Puis elle, l’indiscutable cougar des désespérantes séries US. Pas la seule dans la place. La brune est là aussi. La bobo aussi. La New Age médite sur un banc, les yeux fermés, le coeur ouvert sur la foule qui l’entoure, l’enserre de son corps, un corps mouvant, coloré Benetton, un corps monde entier.J’ai quitté New York il y a un peu moins de 60 ans. J’y suis à nouveau pour la première fois depuis. Sur cette place comme un carrousel, le grand manège étatsunien tourne, tourne, tourne encore et encore. Lui, il est seul. Lui, il est en couple hétéro. Lui, il est en couple gay. Lui, il est en famille. Lui, il est en vélo. Lui, il est en skate bord. Lui, il est en transe. Lui, il est maintenant en train d’écouter la trompette du troisième compère du trio. Ils sont bons. Ils sont ensemble. Elle, elle est #me too. Elle, elle est aussi en vélo. Elle, elle se sent libre de revendiquer sa féminité. Elle, elle n’est pas en skate pourtant elle aimerait bien. Elle, elle est de la couleur de toutes les couleurs. Elle, elle écoute l’élan des musicos en dansant dans sa tête. Elle, elle oublie les douleurs de sa poitrine amputée. Elle, elle se souvient de son premier séjour dans la grande pomme. Elle se rappelle avoir parlé avec une Française poussant un landau. Elle, elle est juste belle comme toutes celles qui sont là. Eux, ils sont juste beaux parce qu’ils sont vivants. Je est un autre. Je est un revenant. New York, Washington Square, un après-midi du printemps, les hirondelles sont de retour.

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