CABANE

LA CUISINE DE L’ÂME DU MONDE

Daniel et Virginie avaient découvert depuis peu l’inénarrable plaisir d’être à la fois dans la cuisine et en même temps partout ailleurs. « La cuisine est dans la maison comme la maison est dans la cuisine ! » répète Daniel, instigateur de leur exil volontaire ! 

Son enceinte connectée, posée sur un vieux buffet à l’autre bout de la pièce crachouille un morceau des Doors que son père aimait bien, un de ces titres qu’il s’est approprié. Il en adore la version live, celle au cours de laquelle l’orgue entame la sarabande écrite pour durer. La voix de Jim Morrison s’élève ensuite, se répand dans tout l’espace circulaire encombré alors que Daniel écrase les patates façon purée avec moulinette manuelle à l’ancienne. 

« Well, the clock says it’s time to close now… » 

Il guette la complicité enthousiaste de Coraline, leur aînée. Elle n’a que cinq ans, elle se pose pourtant en aventurière de leur nouvelle vie. Éco heureuse ! Pendant ce temps, dans son lit d’explorateur, Jammy sieste, bercé par des rêves d’enfant indomptable. Deux ans de moins que sa soeur, mais une maîtrise totale du macrocosme de la yourte dans laquelle ils vivent tous les quatre depuis plus de six mois. Heureux aussi ! 

La lumière de l’après-midi s’épand sur les feuilles des arbres agitées en mélancolie devant les seules vitres de leur logis, celles de la cuisine. Car si la cuisine est bien incluse dans la maison, elle en constitue une boursouflure éclairante, une véranda, un appendice tranchant avec la rotondité de l’ensemble, un souvenir de la géométrie citadine honnie à jamais. C’est aussi la porte d’entrée. 

Toute la famille vibre en un épanouissement déraciné d’une ville semblable à celle évoquée dans la chanson, où les voitures rampent, où les réverbères partagent leurs éclats creux, où l’on trébuche dans des bosquets de néons. Virginie y est actuellement contrainte en plein Paris pour un rendez-vous décisif. Soit ils restent hors-la-loi déclarés, soit ils s’érigent en précurseurs. 

Tout à coup, la cuisine résonne d’un bon petit rire. Jammy est réveillé. Cet instant déclenche une opération systémique vers l’extérieur pour des parties de nature en pistant à l’infini les manières d’être vivants. 

Plus tard, le trio ébouriffé réintègre la cuisine au moment où le smartphone sonne le rappel des troupes ! C’est Virginie, c’est sa chérie, c’est leur maman. La lueur du jour décline en cours de conversation, Daniel éclaire une LED avant de nourrir le feu dans la cuisinière monumentale avec le bois que les enfants l’ont aidé à rentrer. Le rituel du soir s’impose entre aération et éclairage. La soupe chauffe doucement dans la casserole habituée à son coin de fonte, la purée revisitée façon hachis végétal se dore dans le four. Partant de la cuisinière, les odeurs se mélangent, se répandent, s’arrêtent sur les épaisses parois en tissus, se faufilent entre les croisillons du squelette de l’habitation, s’emparent de l’open space posé en pleine nature comme un vaisseau intergalactique. La nuit arrive vite. Les jeux, les babillages, les histoires s’arrêtent. Tout se tait.

Le lendemain, avec la carriole attelée à son VTT, Daniel dépose les enfants à l’école. Il les rejoindra au moment du repas qu’ils partagent d’ailleurs avec d’autres familles du village. Plus sympa que la cantine ! En attendant, il se consacre à la relecture de son essai, sur la table ronde centrale qui est à la fois celle du plan de travail option culinaire, celle du repas, celle de leur bureau, celles des dessins impromptus, éclairée par un rai de lumière printanière. Virginie l’appelle.

– Nous risquons donc l’expulsion du terrain, une amende conséquente et plus si résistance avérée …, commente-t-elle après des bisous vraiment beaucoup. 

– Et si nous nous implantons sur notre terrain ?

– Le notaire m’a signalé que ce serait la solution la plus acceptable, même si vis-à-vis des autorités locales, nous resterons des squatters !

À midi, pas loin de l’école, Daniel profite de la présence d’une demi-douzaine de parents pour évoquer leur aventure ambiguë. 

– Vous l’avez le terrain du grand-père ? demande Bébert, un grand gaillard paysan un peu rustre, mais au coeur sur la main. 

– La cession devrait être effective rapidement, le notaire a tiré les choses au clair  !

– Alors, rajoute l’agriculteur, ce sera avant les moissons, on vous bougera tous en tracteur ! L’ancien aurait apprécié !

C’est vers cet éclair d’humanité, par un coup de foudre ardéchois,  que Daniel et Virginie, en néo-ruraux, ont tiré un trait sur leur vie parisienne. Le soir, au retour de Virginie, pendant que les petits dorment sur leurs mezzanines respectives, les parents s’aiment rougis par la chaleur de la cuisinière, peaufinant leur passion brûlante sur une énorme couverture pelucheuse. Être embrasés par la lueur de la lune n’a pas de prix !

« Warm my mind near your gentle stove…« 

Deux mois plus tard, à la mi-mai, leur cuisine n’est plus qu’un espace en suspension dans l’air. Virginie, Daniel et les enfants sont définitivement héritiers d’un terrain forestier bien à eux, pas loin de celui où a débuté leur retour au sauvage. Les habitués du midi se retrouvent ce jour-là, au petit matin. La remorque du tracteur a été chargée un peu plus tôt. Elle est parquée au milieu du champ sur lequel s’érigera tout à l’heure leur habitat temporaire appelé à durer. La yourte n’est pas démontée. Ainsi en a décidé Bébert. Suspendue au bout du monte-paille de son tracteur, la tente mongole, encore coincée dans sa structure de perches croisées, se balance comme une clochette de muguet inclinée vers la terre. Après de longues minutes de souffle coupé, elle rejoint la plate-forme sur pilotis bâtie en prévision de son atterrissage. Tout s’enchâsse à merveille, sous le regard des gendarmes dépêchés par la municipalité désireuse de mettre un terme à cette tentation zadiste. 

Avant même que le soleil ne décline, une immense marmite de riz créole chauffe dans le coin-cuisine qui a retrouvé ses cloisons de verre, tandis que les effluves d’une sauce coco flambée au rhum, parfumée de curcuma, gingembre et piment imprègnent les parois, le toit plus le plancher tout neuf, plancher rustique en châtaignier comme il se doit. L’air est frais, mais un feu de camp improvisé dans un beau bidon ravive l’amitié tribale assemblée devant sur une table à banquets extérieurs. Des chants montent vers le ciel comme les appels d’une meute de loups au Yellowstone. 

Plus tard, surgi d’un nulle part bien plus lointain que la forêt, le vent de l’espoir s’infiltre par la cuisine, balaye l’ensemble de ces belles âmes à endormir avant de s’effilocher par le haut de la yourte pour gagner les étoiles en sifflotant. Quand la nuit profonde s’abat sur le cercle familial, personne ne distingue les yeux des chasseurs traquant les rêveurs.

« Let me sleep all night in your soul kitchen … »

Avec le retour de l’automne, la réalité se mute en cauchemar. Quiconque aurait pensé que les orages pleins d’éclairs du mois d’août auraient découragé les Robinsons de la forêt ne pouvait prévoir que ni le froid de haute Ardèche ni le confort rustique de la yourte n’altérerait leur besoin de nature. En revanche, cet après-midi-là, le nuage en suspension devant la cuisine diffuse des relents d’écoeurement. Pas de fumée sans feu, sauf quand cette fumée provient directement d’une grenade lacrymo venue s’échouer au pied de la véranda. Daniel et Virginie savent que leur implantation a choqué du monde, même s’ils sont maintenant chez eux. Il savent aussi que le support sans faille d’une tribu de punk à chiens, de marginaux du plateau, de vieux hippies sans une once de méchanceté reste un soutien unique, sauf quand d’étonnants manifestants de noir vêtus se ruent sur site dans le but de défendre la zone à leur manière, en plantant la leur à grand coup de cocktails Molotov !

Les gardes mobiles se sont installés à la limite de leur propriété depuis le petit jour. La maire s’est pointée – comme prévu – pour affirmer l’autorité de l’État en leur rappelant que l’habitation était illégale, que le terrain n’est ni à bâtir, ni agricole. 

– C’est une zone forestière privée, certes, mais forestière !

Même si aucun arbre n’a été coupé, profitant d’une clairière naturelle, dégagée bien avant la génération du grand-père, l’espace reste fréquenté par les chasseurs, les ramasseurs de champignons, ses électeurs ! La plupart tolèrent cette jeunesse chevelue, mais aucun ne s’oppose à la décision procédurière de l’édile des moins jeunes. 

Alors, parce qu’ils en ont été avertis depuis quelques jours – comme prévu – ils sont tous là. 

Ce matin, ils formaient une ligne symétrique à celle des gendarmes. Les uns chantaient, se marraient, buvaient des coups, les autres ne mouftaient pas. Les uns étaient éclairés de couleurs dans le soleil matutinal, les autres s’abritaient derrière l’ombre bleutée de leurs uniformes antiémeutes. À midi, les uns mâchaient du bout des lèvres les sandwiches farcis par l’ordre, les autres avaient tiré des paniers des farandoles de mets locaux à partager, les arrosant, au fond des gosiers, de blanc, de rouge, de bières artisanales ou de jus de fruits bios. Personne n’avait eu le temps d’attendre que le café s’écoule dans les filtres posés sur des cruches. Une quinzaine d’individus avait surgi de la forêt comme des vandales décidés à massacrer plutôt qu’à parlementer. Il y eut d’abord quelques coups de matraque, mais très vite les flashballs ont entamé leurs trajectoires  aveuglantes.

Depuis, la cuisine est transformée en hôpital de forêt. La plupart des femmes, dont Virginie, – ainsi que tous les enfants – se sont échappées avant les premières grenades. Daniel ne sait pas où elles sont réfugiées tant il est occupé à soigner après avoir vainement tenté, escorté par d’autres pacifistes, de calmer tout le monde. Peine perdue. Comme une balle ! 

Un vénérable hippie, ami de Pierre Rabhi, a mal encaissé un coup sans savoir à quelle arme il le devait, sans même être certain que l’agression soit le fait des forces de l’ordre ou de celles du désordre. Daniel lui pose une compresse maison sur son crâne dégarni. Un autre a eu la mauvaise idée de stopper une balle caoutchouteuse d’un amorti de la cuisse. Daniel lui donne du baume du tigre pour se masser. Une jeune femme avec dreadlocks s’est déchiré le bras en voulant s’enfuir à travers des ronciers. Daniel lui conseille de faire bouillir de l’eau pour nettoyer. Une autre grenade retentit un peu plus bas, libérant une nouvelle fumée nauséabonde. La cuisine est maintenant le seul refuge visible pour ceux qui connaissent. Malgré les tirs épars, quelques rares amis manifestants s’y engouffrent à la que leu leu.

Bébert les a vus aussi. Il court vers eux. Première fois de sa vie qu’il affronte les gendarmes, lui qui n’a jamais participé à la moindre manifestation de la FNSEA ! Et pas seulement parce qu’il adhère à la Confédération Paysanne ! Simplement parce qu’il n’avait aucune envie de se révolter. Sauf aujourd’hui, tant le choix de la maire lui semble friser l’injustice. Et ça, il n’aime pas, Bébert ! 

Il n’aime pas non plus ce flash qu’il ressent d’un coup, en plein milieu de dos, sans comprendre pourquoi lui si robuste s’affale de tout son long sur la plate-forme. Première manifestation, premier dommage collatéral ! Et non des moindres ! Sa chance est que les gardes républicains n’ont plus, depuis Sivens, l’usage  de la OFF1 chargée à 70 grammes de TNT. Enfin, sa chance ! 

Tout se déroule alors comme dans un téléfilm français. Le grand-père de Virginie, même s’il n’était pas un notable local avait des amis bien placés dans le département. Étant avocat d’affaires, il en avait certainement aidé quelques-uns à s’en dépêtrer durant sa carrière. Avant même l’assaut, Virginie, la petite-enfant du pays, avait donc activé les réseaux du papi. Dès que Daniel comprend comment son copain paysan a été terrassé, il abandonne ses malades pour se jeter sur le corps inerte étalé comme un veau englué dans son placenta. Pas de trousse de premier secours nécessaire, juste un coup de fil à sa compagne pour qu’elle débloque l’artillerie.

Pendant ce temps, la lutte continue, affreuse, disparate. Personne ne comprenant vraiment quels sont les tenants et les aboutissants, tous étant noyés dans une brume lacrymale. 

Daniel est incapable de contenir la notion du temps tellement il se sent inutile. Bébert a ouvert les yeux, il geint, frappé par une douleur intense. Le blessé du front les a rejoints avec de l’eau qu’il lui fait boire tandis que Daniel se précipite chercher une couverture, inutile protection pour couvrir son ami.

Lorsque le 4×4 des pompiers prend en charge le Bébert, la clairière n’est plus un champ de bataille. Virginie a obtenu le préfet, celui-ci est revenu sur les instructions qu’il avait dispensées aux gardes mobiles, ces derniers ont replié leurs troupes et leur matériel. Curieusement, le groupe de Black Bloc s’est dissipé comme il était venu. 

La forêt a subi un affront. Elle s’en relèvera. Virginie et Daniel aussi. Bébert mettra du temps.

« Learn to forget, learn to forget !

Learn to forget, learn to forget ! »

Les années ont passé. La nature a repris ses droits y compris celui d’héberger une famille amoureuse de la vie. Une famille et leurs amis. Coraline est une belle jeune fille en seconde année de médecine, parée pour soigner le monde. Jammy se voit bien en artiste tout en ne sachant pas s’il sera musicien ou écrivain comme son père. Depuis dix ans, Virginie a monté un atelier de couture au village. Elle y accueille indifféremment hommes et femmes soucieux de broder le fil de leurs envies. Daniel, lui, alterne entre écriture et paysannerie, car il a remplacé Bébert pendant quelques années, le temps que la colonne vertébrale de ce dernier lui permette de se passer de son fauteuil roulant. Pas comme avant, mais presque ! Entre temps, Daniel a pris goût à l’agriculture. Ils sont maintenant associés pour produire des légumes bio. Au sein de Panier de la Cuisine de l’Âme

« I’d really like to stay here all night … »

Et ce soir, devant la cuisinière, juste quand le soleil vient mourir sur un coin de la véranda afin de mieux renaître au matin, entre marmites vieillissantes et ustensiles en bois sculptés par ses soins, Rémi joue à top-chef du haut de ses seize ans. Il sait déjà que jamais il ne s’en ira d’ici. Depuis un mois, il a repéré un espace où la forêt lui permettrait de s’installer – il lui a demandé -, à la manière de ses parents, de leurs amis, dans un habitat provisoire reconnu par les autorités. Depuis que la loi est passée, après son lot d’amendements et de tergiversations, il sait qu’il sera indélogeable. Il se construira une cabane pour sa famille à venir, avec leurs animaux, pas loin du berceau ancestral. Il l’appellera Walden.

Un avis sur « CABANE »

  1. Cette histoire est une bouffée d’oxygène, un grand bol d’air et du bonheur pour ceux qui s’y retrouvent. Ça fait du bien, c’est écrit sans détour, avec passion, avec humour, avec amour de la vie, de la simplicité et des autres !

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