Mon corps est forêt

Mon cœur est forêt fourre-tout où le temps accompagne les souvenirs d’un vieux monde tatoué sur l’écorce de ma peau. Mes yeux dessinent des éclairs de ciel à travers la futaie. Mon nez s’impose en rocher abandonné par la montagne qui n’en avait que faire de cet appendice sans inspiration ni expiration. Sans respiration du vivant ! Ma bouche, elle, est cette flaque d’eau bordée de feuilles mortes parce que c’est déjà l’automne et que je suis déjà vieux. Mon front pourrait être ce nuage de brume qui se dissout, accroché au sommet d’un pin parasol à la coupe afro. Tous ces insectes invisibles à l’oeil nu d’un borgne, qui grouillent au sol -collemboles, acariens, cloportes, termites – ne représentent que la manifestation de mon circuit de nerfs encombrés à véhiculer des fake news jusqu’aux coins les plus reculés de ma géographie intime. Mes zones érogènes sont des buissons parfumés aux longues branches – cade, romarin, genévriers – que l’on touche du bout des sens, que l’on embrasse d’un goût d’essences, huiles naturelles gonflées pour la médecine du peuple. La mousse qui recouvre mon corps indique le nord à mon esprit qui vagabonde entre les branches. Une anfractuosité au coeur d’un amas rocailleux abrite un trou. Celui que vous voudrez. Je ne veux pas paraître vulgaire. Je suis déjà tellement primaire, terre à terre, nature peinture. J’aime, quand j’étire mes bras, percevoir le frémissement de certains troncs plus habiles que d’autres à groover sur la musique des vents. Mon bassin n’est pas une vasque dans la rivière. Ç’aurait été trop facile. Et pourtant si ! Mon bassin est une source provençale dédiée au nom de Manon. Les jours de pluie, comme aujourd’hui, je retrouve mes jambes, ruisseaux éphémères qui slaloment pour alimenter le bout de mes pieds enracinés dans la vie. La vie qui grandit en mystère tant que s’alimente le circuit nourricier de la terre qui est évidemment ma mère, ou du soleil qui est justement mon père. Et, lui, tous les soirs, il vient d’une caresse s’allonger sur elle, la féconder de la douceur de sa chaleur tiède. Et tous les jours, elle et lui préparent l’enfantement de mes frères et soeurs tandis que là-bas, plus loin, de l’autre côté du ciel, mes aînées succombent sous le coup d’abatteurs en série qui ne savent que dépecer les corps assassinés. Moi je suis en paix. Jusqu’à quand ? Pas toujours facile quand son corps est un foret.

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