Could you bee loved

Voilà une nouvelle écrite pour un concours sur le thème parfum et abeilles.

COULD YOU BEE LOVED

Fred contemple la mer, mais respire la poussière. Il est planté sur son balcon quand une abeille butine sa vie autour de lui. Abeille ou guêpe, il s’en fout. Il a juste le bourdon. L’air marseillais de ce jour ne rappelle pas l’odeur du large. Plutôt des relents chimiques. Il rentre, se jette sur son sofa, plonge dans un énorme album photo. Il s’en va loin dans le temps. Sur sa moto quand il était encore vétérinaire. Quand il a rencontré Sandra. Suivent les clichés qui ont accompagné la sortie de son album reggae. Elle était dans son coeur, pas dans ses choeurs. De la médecine animale à la musique roots, il n’y avait qu’un pas qu’il a franchi au fur et à mesure que ses dreadlocks s’allongeaient. Elle lui avait collé un like sur la poitrine. Elle l’aimait. C’est elle qui l’avait incité à consacrer un peu de son temps à MSF.

Avant de le quitter, trois mois plus tôt, Sandra travaillait pour les French Doctors. Comme biologiste. Elle était totalement bio. Il l’avait suivie. Ils riaient parfois de leur allure de bobos cool. Ils riaient souvent dans des élans parfumés d’apéritif anisé, de cuisine à l’huile d’olive et herbes de Provence, de cocktails au rhum mentholé ou pas. Elle est loin maintenant. Aucun vent, même pas le mistral ne peut l’atteindre.

Il égrène les pages cartonnées. Elle est partout. Ils ont partagé tellement de passions. La solidarité, l’affection pour les animaux, le reggae aux plaisirs secrets, l’envie d’enfance éternelle. Elle aussi va sur ses quarante ans. Quarante ans et pas un enfant ! Pas un bébé rien qu’à eux ! Il pense que c’est la cause de sa fuite. Les derniers temps avaient été consacrés à leur projet le plus fou : adopter ! Une fille aurait été Shalimar. Pour un garçon, ils hésitaient. Ils voulaient un prénom qui bouleverse l’odorat. Un prénom qui sente bon. Malheureusement, toutes les démarches officielles étaient restées lettres mortes. Pas de priorité pour leur couple. Alors, elle avait décrété plus de couple. Il chantait maintenant en solitaire.

Mon cœur est plein d’histoires d’amour 

Glanées aux routes du soleil
Mais tu es la piste sans retour
Qui mène au bout de mes merveilles

Des princesses noires au teint sucré 

Aux yeux volages et indiscrets
Ces effrontées au goût de miel
Ne s’arrêtent pas à un seul ciel

La musique ne lui procure aucun réconfort. Il descend chercher le courrier. Il a une lettre. Elle lui a écrit. Il perçoit son parfum. Elle en a vaporisé l’enveloppe. Il ouvre. Il trouve une belle carte postale d’Ouganda. Elle y était déjà allée avec MSF quelques années plus tôt. Maintenant, elle lui écrit qu’elle bosse pour une ONG qui s’appelle Let It Bees. Une organisation spécialisée dans l’étude et la protection des abeilles. Il consulte son planning. Rien au menu ! Alors, il décroche son téléphone. Il contacte les sauveurs de pollinisateurs, leur propose ses services de vétérinaire plus que d’artiste reggae. Il est prêt à accepter n’importe quelle job pour la rejoindre. Il ne demande ni salaire ni voyage. Il cherche juste un prétexte pour la retrouver dans les hauteurs ougandaises. 

Une semaine plus tard, il atterrit à Entebbe. L’air est chargé d’humidité. Il fait beau. Ses yeux s’épanouissent, ses narines s’emplissent de cette sensation d’un ailleurs à portée de nez. Tout est vert, fleuri, savoureux. Un peu plus tard, sur le trajet vers Kampala, il échange avec le taximan surpris de convoyer un blanc à la chevelure exubérante. Fred explique qu’il est rasta, musicien, chanteur. L’autre opine. Il le dépose avec sa valise et son sac à dos au pied de l’immeuble qui abrite les bureaux de l’association. Il se présente. Ses hôtes ont été prévenus. Ils adorent son histoire. 6.000km pour tenter de sauver l’amour ! C’est beau ! Respect. Seulement, la belle est encore sur le terrain. 

Il prend connaissance de ses missions à venir. Les heures passent. Alors que le jour tombe, un 4×4 floqué L.I.B. ralentit devant le bureau. Elle en descend, fraîche comme un matin. Radieuse. Son sourire s’estompe quand elle le voit.

– Qu’est-ce que tu fous ici ? 

Il lui proposerait bien une réponse lapidaire Comme toi ! Il opte pourtant pour du prosaïque.

– Je suis venu t’inviter à dîner !

Elle en aurait ri si elle n’était pas si obstinée. Mais quand quelqu’un traverse la terre pour un restau, la bienveillance s’impose. Elle choisit Bat Valley, un restaurant en plein air qui fait aussi boîte de nuit. Un groupe joue sur scène. Le jour s’éteint alors qu’ils dégustent une Nile Beer très fraîche. Elle a retrouvé quelques éclats de rire. Elle lui laisse prendre sa main. La fatigue du voyage n’existe plus. Il est amoureux. Il lui semble que de son côté, elle n’en est plus très loin.

– Je crois que j’ai bien fait de te rejoindre. Tu me diras les abeilles, je t’interpréterai les miennes. Piste d’Afrique cartonne !

Mon cœur est plein de battement d’ailes 

Bourdonnés par des nuées d’abeilles 

Mais dans les cieux chauds et sacrés
Tu es reine de mon jardin secret

Sur la piste des abeilles
Des
tites sœurs des grands soleils

J’ai déniché la douceur
Que tu cachais dans une fleur 

Elle ne lui dit rien. Surtout pas qu’elle la connaît par coeur, cette chanson. Elle aimerait l’entonner avec lui. Elle s’installe dans la proximité de son bonheur. La nuit est venue avec ses senteurs épicées. Ils commandent un Waragi avec du tonic. L’alcool leur monte à la tête. Elle est prête à céder.

– On essaiera encore pour cet enfant, lui lance-t-il en plantant ses yeux dans les siens comme une caresse.

Mais c’est un dard empoisonné. Elle se lève d’un coup, attrape son sac. Elle pleure. 

– Jamais plus ! Je n’en veux pas !

Elle s’en va. Elle le plante à nouveau. Là. 

Il est désemparé. Il s’en veut de sa stupidité. Il commande un autre verre.

Une petite soeur de la nuit, charmante dans sa courte robe rouge prend place en face de lui. Elle ne lui a rien demandé. Il veut se changer les idées. Ils se parlent un peu avant qu’elle ne l’engage à danser. Il est meilleur avec sa voix qu’avec son corps, mais le gin local l’a grisé. La fille est superbe. Une rasta. Le groupe interprète un lover de Gregory Issacs. La rasta est collée contre lui. Il apprécie. Il se penche sur son cou, elle embaume. Une émanation inconcevable, capiteuse, aromatisée à l’érotique. Alors, ils quittent la discothèque pour sa chambre d’hôtel. Il ne la touche pas. Il lui offre un jus de fruits, se prend un café, lui demande quel est ce parfum qui l’a entêté. Elle lui explique que c’est le secret de son clan dans les montagnes de Rukungeri. Certaines abeilles endémiques participent à la fécondation d’une plante importée. Les seuls pieds du pays se trouvent dans cette communauté. La plante s’appelle Mahonia Illumination, qu’elle prononce à l’anglaise. 

Elle le quitte à la mi-nuit après lui avoir confié l’adresse de la confrérie rasta. Elle leur passe un SMS. Il la dédommage pour tout. Piste d’Afrique berce sa chambre.

Mon cœur est plein d’histoires d’amour 

Planquées au creux des paysages
Mais tu es la piste sans retour
Qui mène au bout de mes voyages
 

À la réunion du matin, il raconte sa rencontre. Sandra lui jette un oeil noir plein de larmes retenues. Toute l’équipe est attristée pour eux. Il ne cherche pas à se justifier. Il propose à Sandra de partir à la découverte de ces abeilles. Elle consent. Personne ne s’oppose. Un chauffeur les prend en charge. Ni elle ni lui ne parlent. Il sait que c’est trop tôt. Elle n’en a pas envie. Sa déception est si visible ! Ils atteignent le camp en fin d’après-midi. Ils étaient attendus. Doublement attendus, car à peine entrés dans l’enclos de la communauté – un village de cases au sein d’une palissade vert, jaune, rouge – des coups de feu retentissent. Ils cherchent à se dissimuler, se protéger. Les agresseurs sont en tenue militaire, bien armés. Ils tirent. Pas en l’air. Deux rastas s’écroulent mortellement touchés. Sandra n’a pas le temps de réaliser. Elle est enlevée. L’attaque a été si rapide que Fred n’a rien compris. Alors qu’il se relève, la jeune épouse d’une des victimes hurle. Il n’est pas médecin, mais dans l’urgence, ses pratiques de vétérinaire serviront. La jeune femme est enceinte. Il s’approche d’elle escorté par une poignée de vieillards désappointés. Des jeunes rastas filent sur la piste des ravisseurs qui ont fui en voiture. Fred se penche sur la femme. Elle est en train d’accoucher. Alors, il l’encourage. Elle saigne. L’accouchement est impossible. Il opte pour une césarienne. Les hommes ont compris, d’autres femmes les ont rejoints. Fred opère. Il donne la vie à deux jumeaux. Une fille et un garçon. Il en pleure. Il a oublié Sandra. Non, il n’arrête pas de penser à elle. Mais devant lui, il y a la vie. Une double vie contre une autre qui s’éteint. La maman n’a pas supporté. Personne ne s’était rendu compte qu’elle avait encaissé une balle elle aussi. Ses dernières forces auront été pour ses enfants. Les pleurs sont reportés. Les présents font cercle.

– Ils sont venus ici pour voler notre parfum ! annonce le chef. Ils vont échanger ton amie contre notre recette. Ne crains rien pour elle. Ils ne lui feront pas de mal. 

Effectivement, moins d’une heure plus tard, un SMS fixe les conditions de l’échange prévu au lever du jour. Sandra contre un des anciens capable d’enseigner la confection du baume depuis la plante jusqu’aux abeilles.

Fred est plein d’amour pour Sandra. Plus encore depuis qu’il a extrait les jumeaux de la protection de leur maman. Mais il a aussi compris que les kidnappeurs travaillent pour des gens qui exploiteront la trouvaille de ses frères rastas ougandais.

– Ce sont des hyènes vous êtes des lions, nous allons les piéger ! déclare-t-il à celui que les autres nomment Ras Jingo. Le chef .

Aussitôt, il leur expose son plan. À leur arrivée, Sandra lui a montré un mancenillier en lui conseillant de ne jamais rester en dessous de ses branches. Poussées urticantes sévères garanties. Il demande donc aux rastas de préparer un baume auquel il se propose d’ajouter la sève empoisonnée associée à la ganja pour en retarder l’effet. 

Le lendemain matin, dans un champ dégagé, devant un feu, un curieux apiculteur, trônant devant un essaim posé au sol, attend ses interlocuteurs. Ils s’annoncent à cinq plus une. Ils sont armés. Les deux véhicules des rastas sont parqués plus loin.

Ras Jingo exige la prisonnière contre un jerrican de baume. Le secret de fabrication les attend avec les abeilles. Un des agresseurs escorte Sandra. Elle court dans les bras de Fred. Puis tout s’emballe. Dès qu’ils ont le baume, les bad boys s’enduisent le cou et les poignets. Puis, en riant, trois d’entre eux se dirigent vers l’apiculteur. Des mèches de dreadlocks pendent depuis son chapeau de protection. Quand il voit le trio hilare à quelques pas, il jette sur le feu un ballot de feuilles de mancenillier. Aussitôt une fumée intense commence à recouvrir le champ. Fred, Sandra et les rastas ont couru aux voitures. La fumée est toxique. Inflammation oculaire, aveuglement. L’apiculteur file un coup de pied dans l’essaim en direction des trois silhouettes qu’il distingue encore, ensuite il plonge dans un énorme terrier creusé par ses soins. Des rafales d’armes retentissent. Pas longtemps. Des cris percent l’épais brouillard nauséabond. Plus personne n’est là pour les entendre. Peut-être l’apiculteur dans son abri souterrain.

Quelques heures plus tard, dans la voiture pour Kampala, Sandra se blottit contre son compagnon. Enfin, elle essaie. Pas facile les câlins quand chacun tient un bébé dans ses bras. Deux beaux bébés noirs parfumés à l’amour. Ras Jingo leur a demandé d’en prendre soin. Fred a promis. Il a aussi promis de déposer en leur nom un brevet pour leur baume. Il reviendra dans la communauté pour un concert. D’ici là, il traduira Piste d’Afrique en anglais. 

Mon cœur est plein des galopades 

D’un troupeau fou en escapade 

Mais loin des meutes élancées
Tu es reine de toutes mes pensées

Sur la piste des gazelles

Des tites sœurs de l’arc-en-ciel 

J’ai déniché le bonheur

Que tu cachais dans ton cœur

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