Les acacias, le vent et les girafes

Parmi les livres pour les grands, pour les adultes, j’adore ceux d’un monsieur qui s’appelle Peter Wollheben. Le premier livre que j’ai découvert s’intitule « La vie secrète des arbres ». Un autre que j’ai beaucoup aimé : « Les réseaux secrets de la nature ».

En les lisant, j’ai eu l’idée d’écrire mon propre conte.

Bienvenue en Afrique de l’Est, au Kenya ou en Tanzanie, au pays des acacias dans les grands parcs nationaux. Écoutez plutôt !

Il était une fois, voilà bien longtemps, dans la savane africaine, un bosquet d’acacias tranquilles. Comme tous les acacias de la région, ils profitaient des vents chauds qui soufflaient en deux saisons. Une saison sèche, l’autre étant la saison des pluies. Des millénaires s’étaient écoulés depuis la première pierre. Une herbe, une fleur, un arbre avaient surgi un jour. Petit à petit, la végétation s’était étendue sur une zone immense. Leurs ancêtres, puis leurs parents avaient vécu sur ces terres jusqu’à ce qu’un éclair, un feu de brousse ou le grand âge les livrent aux termites. Plus tard, des animaux étaient apparus. Depuis, les acacias voyaient passer avec plaisir des gnous, des zèbres, des antilopes, des rhinocéros, quelques rongeurs, mais aussi des lions, léopards ou guépards. Comme leur houppier – le haut des branches, là où se trouvent leurs feuilles – donc comme leur houppier s’étalait en parasol, quelques félins aimaient bien se reposer entre deux branches pour paresser en attendant l’heure du déjeuner qui consistait avant tout à partir en chasse. 

Quelques oiseaux aussi aimaient parfois venir nicher à l’ombre ou simplement stationner à la cime des acacias, en plein soleil, veillant au festin que les fauves leur laisseraient. Eh oui, les vautours ne sont pas courageux ! Mais en revanche, ce sont de bons mangeurs. Le cadavre d’un buffle les régale pendant un temps infini.

Les acacias en beaux arbres qu’ils étaient se satisfaisaient de ce voisinage. 

On croit toujours que les arbres sont du bois, mais pas du tout ! Une chèvre est un animal. Personne n’ignore que lorsque l’on joue du tambour en frappant une peau tendue, que cette peau appartenait à un être vivant, bêlant, nourrissant. Je pourrais aussi vous parler des tenues que portent les premiers peuples de ces régions. Avant le fil tissé, les fameux Massaïs, guerriers chasseurs d’une grande adresse, n’étaient vêtus que de peaux de bêtes qu’il avaient tannées, cousues ensemble. Plus tard, d’ailleurs, ils ont utilisé la laine des moutons ! Bref, chaque fois que l’on pense à un animal, il est vivant. Même le serpent ! Tiens, un python de trois mètres de long, costaud comme mon bras est bien vivant puisque nous le craignons, mais aussi puisque certaines tribus le chassent afin d’en utiliser la peau pour d’autres tambours ! Seulement, chaque fois que l’on regarde un arbre, on a l’impression de contempler un objet inanimé, comme une statue ou un bâtiment planté là par le temps. Ou même comme le fût d’un tambour ! Avez-vous déjà imaginé qu’un arbre est aussi vivant qu’une chèvre, qu’un serpent ou même qu’un être humain ? Ah ! Ah! Pas souvent, je suis sûr ! 

Pourtant, l’histoire que je vous raconte prouve que les arbres sont bien des créatures vivantes, capables de ressentir, penser, réagir. Ça alors ? Vous ne me croyez pas. Écoutez plutôt.

Dans cette savane, dans ce bosquet d’acacias, les quelques arbres présents avaient profité de l’absence totale d’animaux pour se développer comme ils l’entendaient. Ils avaient tous acquis un tronc solide, bien habillé d’une écorce capable d’endurer les chaleurs les plus torrides comme les vents les plus violents. Ils avaient ancré profondément leurs racines dans la terre allant puiser l’eau très loin au fond du monde du dessous. Même en pleine saison sèche au cours de laquelle ils freinaient leur croissance pour ne pas gaspiller trop d’eau ! Comme partout ailleurs, les arbres prenaient, les arbres donnaient. Absorbant dans l’air un gaz que l’on appelle carbonique – un gaz mortel pour les humains et les animaux – ils profitaient de la nuit pour le transformer en oxygène, un gaz beaucoup plus sympa qui nous permet de respirer, donc de vivre. 

Mais si leur collaboration avec les habituels habitants de la savane se déroulait assez bien, il arrivait encore trop souvent que leurs enfants ne parviennent jamais à grandir. Effectivement, à peine les premières feuilles sorties, ces petits êtres pas plus haut que trois pommes – ou trois mangues parce que c’est en Afrique – il arrivait donc que souvent une antilope, un zèbre, un de ces animaux végétariens se régale de ces jeunes pousses. Alors là, ne croyez pas que j’ai quelque chose contre les végétariens, ceux qui mangent beaucoup d’aliments, mais pas de viande. Moi-même, j’avoue que c’est un régime qui me conviendrait bien si j’avais le courage d’arrêter de manger des animaux morts. Nous en reparlerons. Mais pour l’histoire qui nous concerne, les acacias, aussi beaux soient-ils, voyaient leurs enfants disparaître dans l’estomac d’une antilope, d’un zèbre, d’un gnou.

Alors, un très vieil acacia, béni des cieux, car aucun orage ne l’avait jamais abattu, un très vieil acacia s’adressa aux autres.

– Amis, je suis vieux et aigri de ne pas voir nos jolies petites pousses profiter d’années de soleil sur cette terre. Nous devons faire quelque chose.

Un très jeune acacia, qui avait un nombre d’années respectables lui répondit :

– Grand Acacia. J’ai le pouvoir d’écouter le vent. Tu sais, celui qui nous caresse les branches tendrement, qui nous fait frémir quand il s’étend sur notre houppier ou quand il s’enroule sur nos troncs.

Chacun des acacias voyait très bien de quel vent il s’agissait. Tous l’aimaient beaucoup.

– Alors, reprit l’acacia très jeune, parfois, il chuchote à mon oreille, me contant des histoires qu’il m’amène d’ailleurs ou me racontant comment vivent les cousins de l’autre côté de la mer. L’autre jour, il m’a parlé de certains de nos collègues étrangers qui développent des épines afin que les animaux se piquent en les mordant.

– Voilà une très bonne idée, lança le vieil acacia. À partir de maintenant, chacun va couvrir ses branches de grandes épines. Aussi, lorsque nous aurons des enfants, nos amies les bêtes ne les mangeront plus !

Ainsi fut fait. Les acacias se décorèrent de belles épines. Les enfants prospéraient, quand il y avait assez d’eau pour tous les alimenter. Les zèbres, gnous et autres quatre pattes amateurs de branchages les laissèrent donc tranquilles. 

Les acacias vécurent ainsi quelques belles centaines d’années, heureux de profiter de cette harmonie de la savane. Ils offraient de l’ombre aux animaux qui cherchaient un peu de fraîcheur, ils participaient à leur part de fourniture de l’oxygène mondial, ils étaient heureux. Ils veillaient toujours à n’abuser ni du soleil ni de l’eau. Ils se développaient tranquillement.

Bien entendu, certains jours on entendait des petits appels de détresse :

– Maman, disait un bébé acacia. L’antilope m’a mangé toutes mes branches basses !

– Où avais-tu mis tes épines ? demandait systématiquement la maman.

– Cet étourdi les aura oubliés au passage ! grommelait le papa. Maintenant, dépêche-toi de grandir ton tronc pour te mettre hors d’atteinte de ces bestioles !

Tout s’arrangeait. La savane était en paix.

Un jour, venu d’un lointain horizon, un nouveau troupeau d’animaux se présenta. De très jolies bêtes avec un regard d’amour. Les acacias, surpris, se demandaient bien comment ces quadrupèdes avec de longues pattes hautes et fragiles pouvaient porter un cou si long.

Eh oui ! Les girafes étaient dans la place. Pas facile de capter le regard d’une girafe quand on est un homme, n’est-ce pas ? Mais les arbres, eux, le voyaient très bien. Persuadés que leurs épines les protégeraient des morsures de ces si charmantes bêtes, ils étaient tous amoureux de ces animaux qui avaient le pouvoir de les regarder droit dans les feuilles.

Seulement, les acacias déchantèrent vite. Les girafes se moquaient de leurs épines ! Elles avaient de beaux yeux doux sur une mâchoire d’acier. Elles mangeaient ce qu’elles atteignaient.

Alors, une nuit, le grand acacia qui avait encore vieilli prit la parole en langage des arbres :

– Il faut trouver un moyen de se défendre.

Aussitôt, le jeune acacia qui avait vieilli aussi, tout en poursuivant ses conversations avec les vents se permit une suggestion :

– Grand Acacia, et vous tous mes amis. Le vent si doux connaît un autre vent plus violent qui lui-même connaît une recette. Il m’en a souvent parlé. Il suffit de se procurer un poison qui rendra nos feuilles et nos écorces si aigres, si acides qu’aucun animal ne viendra les entreprendre pour les dévorer !

– C’est une bonne idée … consentit le vieil acacia majestueux.

– Je ne trouve pas ! coupa alors un acacia qui râlait souvent. Ce poison va nous donner une odeur si terrible qu’aucun de nos amis à quatre pattes ne viendra plus profiter de notre ombre ou de nos branches pour se reposer.

– C’est un problème ! dit le vieil acacia.

Mais le plus jeune, très inventif, s’exprima encore.

– J’ai une idée ! Nous allons demander au gentil vent de nous prévenir. Chaque fois que l’un d’entre nous se fera mordre par une girafe, il dégagera un gaz que le vent nous portera. Alors chacun sortira son poison jusqu’à ce que les girafes soient parties brouter ailleurs.

L’idée fut accueillie avec plaisir par toute la communauté des acacias. Ainsi fut fait. A nouveau l’harmonie régna dans la savane.

Si vous avez la chance d’aller un jour faire un safari dans ces lointaines terres africaines, vous verrez des acacias. Si vous êtes attentifs, vous écouterez peut-être le gentil vent qui les assiste. Écoutez-le, sentez-le. Il vous protégera sûrement si vous êtes respectueux de l’environnement.

Et les girafes me direz vous ? Elles vont mourir de faim si elles ne mangent plus les acacias ! 

Non, car la nature est harmonieuse. Les acacias continuent de grandir très doucement, très lentement. Les girafes ont trouvé une autre alimentation. Elles se régalent d’espèces végétales qui poussent beaucoup plus vite, elles ont besoin de bien moins d’eau et de temps. Puis le monde est ainsi fait. Il y a de tout pour chacun si chacun ne prend que ce dont il a besoin. 

Malheureusement, ce qui attriste les acacias du Kenya et de la Tanzanie, habitués aux beaux yeux doux des girafes, c’est qu’elles sont en voie de disparition à cause d’une espèce animale terrible. La nôtre ! Nous, les humains, à trop vouloir de tout très vite, nous ne respectons pas toujours les règles élémentaires de la nature. De vilains personnages braconnent les girafes, pour en vendre la peau, la viande ou d’autres trophées imbéciles. Et d’autre, beaucoup moins méchants d’apparence s’emparent des terrains où vivent les girafes pour y installer de grands troupeaux de ruminants, des vaches principalement,  qui broutent toutes les herbes, ne laissant plus grand-chose à la faune sauvage et belle.

Mais si comme moi, vous apprenez à écouter les paroles des arbres ainsi que celle des vents, si comme moi, vous sensibilisez d’autres humains à cette triste histoire, les girafes et les acacias auront la chance de passer encore des siècles à jouer ensemble, avec l’aide du vent de là-bas.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :