A Peyrolles au temps du Roy René

An 1451. Alors que le printemps étend le voile de son renouveau sur la Provence, Godevain le Vilain traverse la Durance. Poussé par le courant ou par l’air du temps, il délaisse la douce courbure des monts du Luberon pour  la silhouette élancée du Concors. 

Sur le bac centenaire qui relie les deux berges de la rivière gonflée des neiges de l’hiver, le jeune paysan du Pertuis espère en sa bonne étoile. 

Bien que le froid lui colle à la peau, il profite des premiers rayons du soleil. Il goûte aussi la conversation de ses voisins, habitués d’un événement qui draine des foules de manants, de gueux, de bateleurs, de chevaliers. 

Car, ce jour, c’est la grande foire de Peyrolles !  Et c’est royal !

En effet, les commères en tout genre ont déjà signalé la présence, en son château, du bon Roy René. Tout le monde connaît les passions qui animent ce monarque régional, mécène des arts, des sciences, des lettres. 

Parmi les passagers de cette grosse barque câblée entre la chapelle de Mirabeau et celle de Saint-Martin, chacun rêve. D’aucun se voit repéré par un chevalier qui, d’un rustre campagnard en sa jeunesse l’emploiera comme  écuyer. D’autres, se contentant d’un futur plus prosaïque, imaginent déjà les bourses qu’ils couperont au hasard des ruelles bondées du vieux village. Enfin, un vieil homme fatigué se contentera de la recette des quelques légumes qu’il vendra à la sauvette. 

Godevain, lui, pousse ses rêves au-delà de l’imaginable. 

– Holà, Vilain, l’interpelle le vieux ! Tu t’en vas chercher un autre patron ? Tu en as marre de payer taille et cens à ton seigneur d’adoption ?

– Non, vieux serf. Je rentre chez moi car la fortune m’attend peut-être au détour d’une ruelle de Peyrolles, entre l’Eglise Saint-Pierre et le château de notre bon Roy.

Mais déjà, la rivière est franchie. Le bac déverse ses passagers. Comme tous les autres, Godevain emprunte le chemin qui longe la Durance afin de revenir vers le village aux armes royales. La marche s’annonce longue. Pourtant, il préfère l’effectuer en solitaire, las des bavardages nuisibles à ses songeries.

Il se revoit, enfant, dans les terres du seigneur auquel ses propres parents étaient asservis. Seulement, ce seigneur était aussi le roi, un roi d’Anjou, de Provence, d’ailleurs. 

Quant à lui, fils de serfs analphabètes, il avait appris la vie dans les collines du Ligourès. En grandissant, il avait apprécié les secrets que la terre cachait en elle, comme les truffes au milieu des chênes. Il cherchait toujours à lire les énigmes éternelles dans les sols provençaux. Mais plus encore que ses visions initiatrices, il poursuivait la quête d’un graal mystérieux que seul le hasard lui avait permis de dénicher.

C’était quinze ans plus tôt, alors qu’il avait un peu moins d’une dizaine d’années. Tandis que le père ployait sous le joug dans les champs, que la mère cuisinait une soupe de rave sans autre goût que les herbes qu’il avait été quérir pour elle, il  avait gagné le bourg afin d’écouler quelques unes de ces pépites noires arrachées à la terre.

Dans la rue principale, à quelques centaines de pas du château, entre les murailles qui protégeaient les lieux, il avait arpenté les boutiques. La vieille mercière, que des colporteurs ravitaillaient, lui avait échangé un peu de sa récolte truffière contre du fil, quelques aiguilles ainsi que des chutes de tissus bon marché que la mère accommoderait. Toujours dans la même rue, il avait gagné un peu de lard chez un boucher chargé d’approvisionner les cuisines royales en viandes de toutes sortes. Plus loin, le meunier lui avait cédé un sac de la farine de son vieux moulin à eau qu’un ruisseau traversant le village actionnait. Au passage, comme à son habitude, il avait échangé quelques salutations en langue d’oc avec les artisans sur lesquels reposait toute la vie du site. Le maréchal-ferrant avec son vilain tablier de cuir, le tailleur de pierres extraites d’une carrière au pied de la colline, le négociant en vin qui tenait boutique dans une sombre taverne collée au pied d’un rocher sur lequel se dresse encore l’étonnante chapelle byzantine du Saint-Sépulcre.

C’est d’ailleurs au sortir de cet établissement, embarrassé d’un flacon de mauvais hypocras échangé contre la plus belle de ses truffes – un cadeau pour le paternel – qu’il grimpa jusqu’à l’édifice religieux dans lequel il aimait à se perdre.

Planté devant les murs garnis de graffitis que des marins de passage avaient inscrits sur les murs comme des ex-votos bon marché, il scrutait chaque pouce des fresques qui décoraient tout l’intérieur de la chapelle pour imaginer un monde auquel il n’aurait pas accès.  

Ce jour-là, alors qu’il était seul dans cette chapelle éclairée par le jour projeté à travers les ouvertures des murailles, il envisageait, avec les figures peintes, des dialogues sibyllins. Il les jouait tout seul, à haute voix. 

Totalement absorbé par la mise en scène de ses errances imaginatives, il n’entendit pas la lourde porte de bois grincer sur ses vieux gonds. Pas plus qu’il ne perçut la présence pourtant imposante d’un personnage extraordinaire. Ce fut lorsque ce dernier toussota que Godevain le découvrit. 

L’inconnu était lourd, bien mis de sa personne, richement vêtu, coiffé d’un feutre noir. 

Son regard de chien battu plut tout de suite à l’enfant.

– Si tu aimes ainsi les histoires, Petit, lui dit le visiteur, je vais t’apprendre le secret des mots afin qu’un jour tu puisses écrire toutes ces farces que tu contes en parlant à un mur.

L’enfant n’avait su répondre. L’inconnu lui avait donné rendez-vous le lendemain, puis le lendemain, puis le jour suivant encore. Pendant plus de trois lunes ! Chaque jour, Godevain apprenait un peu plus à maîtriser ces lettres, ces mots puis ces phrases qui emplissaient des pages enluminées. Il apprit. Vite. Très vite. 

Evidemment, ses parents étaient surpris par ses moments de rêveries de plus en plus répétés. Mais le gamin leur amenait régulièrement de quoi améliorer l’ordinaire, aussi ne s’en offusquaient-ils pas davantage.

Et puis, un jour, l’inconnu se présenta à la chapelle pour l’initiation quotidienne.

 – Godevain, on m’attend en Anjou. Je reviendrai à Peyrolles dans des jours meilleurs. Cette guerre de Cent ans a cessé depuis quelques années, mais le pays reste à construire. Tu as appris la valeur du langage écrit. Tu dois l’utiliser. Voilà une lettre afin que l’on t’autorise à te rendre au château de notre bon Roy. Tu auras accès à sa bibliothèque quand tu le voudras.

L’enfant était abasourdi. 

– Une dernière chose, Petit. J’ai racheté tes obligations de servage. Tu seras désormais un paysan libre. A partir de ce jour, tu seras Godevain le Vilain. En échange, garde pour toi ce secret. Transcris tes histoires à la plume. Un jour, le monde les découvrira, comme tu as découvert le monde.

Incapable de balbutier autre chose qu’un timide merci, l’enfant se hasarda quand même à poser la seule question qui le hantait :

– Monsieur, c’est quoi ton nom ?

Aucune réponse.

Le temps avait passé. Ses parents aussi. Il avait quitté Peyrolles pour s’exiler loin de ces terres où son secret l’avait rendu un rien abracadabrantesque aux yeux des autres. Jamais il n’avait revu son inconnu de la chapelle du Saint-Sépulcre. Jamais il n’avait su qui l’avait enseigné. Mais jamais il n’avait cessé d’inscrire, à la lueur d’une bougie, ses mots sous toutes sortes de papier. Il en avait tant transcrits, qu’il possédait une pile de feuilles plus grosse que la bible du curé. 

Aujourd’hui, dans le sac accroché à son épaule, il transporte l’intégralité de sa production littéraire. Au fil des pages, se promènent des poèmes, des fabliaux, des chansons. 

Godevain le Vilain sait qu’à la foire de Peyrolles, il trouvera un public pour entendre tous ses mots. Au milieu des chalands, des marchands, il devine qu’il aura sa place avec les gens de l’Art. 

Sentant que le jour est venu, il marche d’un pas allègre vers le bourg dont il aperçoit le château, silhouette massive vers laquelle il se sent attiré. Parce qu’il a compris que c’est au sein de ce monumental bâtiment qu’il écrira son devenir.

Qu’importe la foule qui l’abordera lorsqu’il déclamera ses vers, lorsqu’il interprétera ses chansons ou lorsqu’il jouera ses fables !

 Cette foire est aussi bien le rendez-vous des gens de biens que des gens de culture. Il a appris que de beaux seigneurs, de belles dames se pâment pour de bons mots. Les siens leur conviendront sans doute. 

Seulement, il a aussi entendu qu’au milieu de toute cette foule, le bon Roy René se promène, échangeant un rire avec quelques vilaines en charge d’une taverne, battant le fer avec des chevaliers en lice d’un tournoi amical, partageant une gorgée d’hydromel ou de vieux vin avec des marchands rougeauds, dégustant un rôti à la broche avec le facétieux Jacouilles ou s’extasiant au passage fantastique de fées de l’amusement chevauchant des dragons monstrueux. 

Alors, lui, le paysan que la nature a bercé, que l’écriture a élevé au sein d’une chapelle, il anticipe son futur. Sur les deux jours que dure la foire, il sait qu’il y croisera le regard de cet inconnu qui fut son instructeur. 

Depuis peu, il a deviné. Même s’il ne l’a vu que deux mois de sa vie, il a compris que cet homme saurait à nouveau le prendre sous son aile, parmi les artistes et les scientifiques de sa cour. 

Quant il le verra, après les respectueuses salutations d’usage, il osera lui dire ces quelques phrases qu’il ne cesse de se répéter en boucle tandis qu’il marche dans la rue du château :

-Sire, voilà bien des ans vous m’avez fait vilain. Aujourd’hui, si c’est en votre royal pouvoir, il ne tient qu’à vous, mon bon Roy René que, pour votre grâce, je devienne écrivain.

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