La Despedida

 – Quelqu’un a du feu ? demanda Sergio en brandissant sa cigarette.

Personne ne répondit.

Dans la calme et monotone ambiance de cette nuit méridionale, encombrée des crissements polyphoniques des criquets, Sergio ne parvenait pas à détacher son regard de la carrosserie de métal chromé. L’acier luisant lui renvoyait les rayons diffus de la pleine lune. 

Bien haut dans son ciel sans nuage, cette vieille garce lumineuse entourée de son essaim d’étoiles éclairait l’étrange quatuor que Sergio paraissait diriger. La lueur des cieux ainsi reflétés était plus puissante que les lumières estompées du lointain, celles dont la clarté diffuse se dégageait en contrebas, à des kilomètres de là, partie intégrante du spectacle orgiaque de ces agglomérations aimantées où sévissaient Sergio et ses comparses. 

On les en avait d’ailleurs salement chassés le matin même. A leur décharge, ils n’avaient rien de commun avec les stars et les vedettes de la Croisette. 

Elles, éclairs évanescents et changeants, promenaient leurs tenues chics d’une soirée à l’autre, d’une boîte branchée à un casino vieillot où elles dépensaient cent fois plus qu’aucun d’entre eux n’aurait gagné en une année. Plus tard, à l’heure sans vie des cités estivales endormies, certaines de ces starlettes réalisaient soudain que si elles continuaient à se laisser bercer par tant d’illusions, elles se fondraient bientôt dans le sidéral, comme des comètes de passage. Les coupes de champagne, ou les reniflettes de coke qu’elle s’octroyaient dans les toilettes des palaces, les rendaient trop lascives et trop chaudes. Alors, elles se ruaient dans la Méditerranée pour un bain de minuit rafraîchissant. 

Et eux, Sergio et ses potes, cachés dans leurs sacs de couchage, tapis sur les plages réservées qu’ils écumaient sans cesse, ils succombaient à l’extase frémissante dévorant soudain leurs corps dépravés, avant que cette jouissance expresse ne les rejette. Alors, pour un instant, pour un instant seulement, ils se sentaient heureux et encore vibrants des envies expulsées par leurs mains tremblotantes. 

Eux, voyeurs anonymes et branleurs de première, durant quelques minutes, ils venaient partager furtivement un soupçon de cette intimité sacrée que les poupées de luxe pour grand écran étalaient d’ordinaire dans des frous-frous transparents, lorsqu’elles escaladaient le palais des désirs pelliculaires, le long de marches cascadant de succès. 

Mais aujourd’hui, alors que le soleil avait définitivement disparu depuis un petit paquet d’heures, ils étaient plantés tous les quatre au bord de cette route, cette vilaine départementale qui descendait en lacets serrés vers la Riviera où se nichaient leurs rêves. Sergio ne bougeait plus, comme si la fatalité l’avait transformé en soldat de plomb. 

Cette panne imprévue ne dérangeait aucun des trois autres individus parce qu’aucun d’entre eux ne mesurait l’angoisse dont il souffrait. Sa détresse s’accroissait en lui au fil des secondes. Irrémédiablement, son plaisir de s’en griller encore une était en train de s’éloigner. 

Pourtant, il ouvrit le capot. Puis, par acquit de conscience, il essaya à nouveau l’allumage. Pas de problème de ce côté, l’étincelle jaillissait au quart de tour. C’était vraiment le truc le plus bête auquel personne n’avait pensé : une panne d’essence. Il ne se rappelait plus à quel moment il avait fait le plein pour la dernière fois, mais il se jurait qu’à l’avenir, il ne s’y ferait plus prendre.

Sa Gauloise sans filtre lui collait aux lèvres. Seulement, il avait beau aspirer goulûment, aucune fumée ne remplissait ses poumons accros au goudron. Quant à la nicotine, elle lui manquait déjà, comme une maîtresse éternelle qui vous repousse. En sus, il pressentait l’agacement s’insinuant subrepticement à travers tous ses nerfs pour rejaillir jusqu’à son cerveau.

– Personne a du feu ? demanda encore Sergio.

Enervé, exaspéré, intérieurement maudit, il reposa sa question en fixant le Yougo et en lui indiquant sa cigarette inanimée. Le Yougo le dévisagea de ses grands yeux sombres, passa sa main sur les poils noirs d’une barbe en devenir – il ne s’était visiblement pas rasé depuis quelques jours – puis, il haussa ses épaules de lutteur en montrant ses mains vides. Avec le Yougo, la conversation se limitait toujours à des gestes, des mouvements désordonnés qu’il accompagnait de borborygmes sensés traduire des mots dans son patois slave. Et les échanges verbaux ressemblaient donc à un dialogues de sourds-muets abuseurs de bouteille, s’emmêlant dans leurs signes pour ne plus en retenir que l’essentiel. 

Le Punk, lui, savait parler, mais il était tellement à la masse qu’il était incapable d’aligner plus de trois mots. Au-delà de cette limite, son clapet n’était plus valable. Passé les trois sons, il devait avoir l’insupportable impression d’entendre les jacassements d’une pie noire et blanche, comme celle qui était venue picorer dans leurs gamelles pendant qu’ils cassaient la croûte à l’heure ensoleillée du déjeuner. Sergio identifiait d’ailleurs le Punk à cet oiseau, car le Punk affectionnait le noir et le blanc qu’il arborait, répartis sur lui entre ses rangers de l’armée, son pantalon de treillis teinté à l’anthracite, son débardeur gris cradingue, son blouson bouffant qu’il ne quittait pas malgré la chaleur exceptionnelle de ce mois de mai, et la blancheur cadavérique de son visage, seule tache un tant soit peu claire de son personnage. 

– Je fume pas ! dit-il pourtant alors que Sergio ne lui avait pas demandé.

C’était ainsi ! Au-delà des trois mots fatidiques, le Punk avait l’impression de penser trop fort et ça l’énervait.

– Tu serais pas un peu philosophe ? répliqua Sergio mi-figue, mi-raisin.

– Tous des juifs ! déclara le Punk qui se plongea dans une réflexion profonde pour en faire jaillir une étincelle de savoir.

– A part Nietzsche ! ajouta-t-il.

Le Punk haïssait les juifs, donc les philosophes. Quant à l’exception Nietzschéenne, elle ne prouvait que l’anémie de sa culture.

Sergio, lui, s’en foutait. Il avait juste demandé ça pour rigoler. Pourtant, en ce moment, il n’avait plus envie de rire. Il reboutonna machinalement sa veste militaire, seul souvenir qu’il avait conservé de quinze années partagées entre les commandos, un bref séjour chez les mercenaires officiels puis dans la légion. Juif ou pas, blanc ou noir, il n’en avait rien à battre, surtout en ce moment où il avait juste besoin de feu pour allumer sa cigarette.

Son seul recours aurait été le dernier de leur bande, si ce dernier n’avait pas été Bébert. Ce n’était même pas la peine de demander à Bébert, parce que Bébert ne fumait que les clopes de Sergio et n’avait jamais eu la moindre idée du prix que pouvait coûter un paquet de tiges ou même une pochette d’allumettes. Depuis qu’ils se connaissaient tous les deux, Bébert ne comptait que sur Sergio. Sacré Bébert ! Comme il était intellectuellement limité, il se plaisait à imiter la démarche de Sergio, les tics de Sergio, les manies de Sergio et la moindre des conneries de Sergio. La seule chose qu’il ne parvenait pas à reproduire était le langage de son ami. Sergio se demandait même si Bébert ne parlait pas encore moins que les deux autres. 

Bébert était un cas. Sans être complètement débile, il était ce qu’on qualifierait d’une tête pleine d’eau, d’autant plus que Sergio lui avait interdit de partager la passion merveilleuse de la dive bouteille. 

Quelque temps auparavant, Bébert avait bien tenté de boire de gouleyantes lampées de rouge, un soir où ils étaient tous les deux planqués dans le sombre recoin d’une plage privée. Mais les godets qu’il avait ingurgités l’avaient rendu si volubile que les athlètes de la police municipale leur donnèrent la chasse jusqu’au bout de la jetée, leur accordant une seule chance de salut : plonger tout habillé. 

Heureusement que Bébert était plus physique qu’intelligent, trapu comme un gorille et aussi fort, parce que, dessoûlé par le plongeon dans l’eau encore fraîche des frissons de l’hiver, il tira Sergio et ses quatre-vingt-dix kilos sur quelques centaines de mètres, jusqu’à la bouée d’ancrage d’un bateau de plaisance. Il sauva ainsi son ami d’une noyade rendue inévitable par l’abus de picrate. 

Sergio avait donc d’excellentes raisons d’apprécier Bébert, malgré l’air d’abruti que ce dernier portait comme un péché, malgré sa dégaine de Quasimodo des banlieues sans bosse sur le dos, malgré sa silhouette de gigantesque nain d’un mètre-soixante, malgré son œil de verre et malgré son impossibilité de s’exprimer correctement. 

Pourtant, Sergio avait déjà compris qu’aujourd’hui, à cette heure avancée de la nuit, ni Bébert, ni les deux autres arsouilles, ne parviendrait à le tirer de la panade dans laquelle le sort l’avait englué. Il avait beau regarder dans tous les sens, rien ne lui permettrait de se sortir de cette impasse, à part marcher jusqu’à une station qui pourrait le dépanner de quelques gouttes de pétrole. 

Devant eux, Sergio ne distinguait que le désert, un désert sans lumière proche, un désert sans mouvement perceptible, sans même un peu de cette chaleur intense qui caractérisait habituellement les déserts. Derrière eux, le même désert de macadam. A leur droite, dans le sens de la marche, la garrigue où l’ombre de pins gigantesques, et peut-être aussi celle de chênes-lièges rabougris, se détachait des touffes de bruyères sèches et certainement des buissons de thym ou de romarin, si on en jugeait par les senteurs refluant vers leurs narines. Et Sergio qui n’espérait renifler que l’odeur âcre du tabac brun qui se consume ! A leur gauche, comme sur la plupart des routes de montagnes de l’arrière-pays, un rail de sécurité courait le long du précipice en s’enfonçant dans les ténèbres.

Comme aucun de ses acolytes ne semblait décidé à l’attendre plus longtemps, Sergio se résigna à rabattre le capot. Puis, mu par une impulsion soudaine, il l’ouvrit une ultime fois, croyant à un miracle.

La mèche était malheureusement sèche comme un morceau de bois ; un de ces satanés morceaux d’arbre capable d’embraser le maquis environnant si seulement quelqu’un avait eu de l’essence pour remplir son vieux Zippo.

Déçu par cette amère ironie du sort, Sergio contempla son briquet épuisé dont l’habillage de métal brillait quand même d’éclats de lune. Ensuite, avant de l’enfourner dans sa poche, il le lustra avec un coin de sa veste. Le Zippo étincela comme les chromes d’une limousine, modèle américain à boîte automatique. Dans sa situation, il réalisa soudain qu’un Zippo sans pétrole était aussi inutile qu’une bagnole sans carburant. Il en conçut une irritation supplémentaire.

Les autres l’avaient déjà devancé de quelques mètres. Vaincu par la fatalité, il accéléra son pas pour les rejoindre. Il n’était pas du tout fatigué, seulement en rogne pour avoir été incapable de penser que ce genre de briquet ne pouvait s’enflammer que si on le bourrait de quelques gouttes de combustible liquide. Pas de pétrole, pas de flamme ! Pas de flamme, pas de feu ! Pas de feu, pas de cigarette ! Restait juste la pénible impression d’être le dernier des cons.

– Fais comme moi ! lui lança le Punk alors que Sergio parvenait à la hauteur des trois autres marcheurs.

– Et tu fais quoi, toi ?

– Je fume pas.

Sergio, de plus en plus agacé, constata une fois de plus que ce type lui était très antipathique. Ce n’était ni à cause du chapelet d’anneaux dorés qui ceignaient le lobe de son oreille droite – Sergio avait une boucle à la sienne, la gauche – ni à cause de la croix gammée tatouée à la base du crâne rasé – Sergio avait les cheveux longs et un tatouage représentant un paon coloré sur le biceps droit – mais simplement à cause de l’allure martiale et militaire que le Punk leur imposait à tous, au rythme de ses pas cadencés sur le bitume. Tout cela tapait sur les nerfs de Sergio. Ça et l’absence de feu.

Le Yougo fit glisser son sac à dos, et tout en continuant à avancer en tira un kil de rouge qu’il fit passer. 

Sergio l’attrapa tandis que Bébert le suppliait silencieusement de son regard de chien battu et borgne. Vu que ce n’était pas sur cette départementale déserte que Bébert provoquerait un nouveau scandale, Sergio lui tendit la bouteille en plastique, après avoir avalé l’équivalent d’un double ballon de comptoir. 

Bébert apprécia la piquette, un vin de table italien ou espagnol. Il fit part de sa satisfaction en faisant claquer sa langue dans sa bouche suffisamment grande pour que le son guttural qu’il produisit se répercute jusqu’au fond de la vallée.

– Bon ! Bon le vin !

– Ca va Bébert ! répliqua Sergio. N’abuse pas, le Yougo est assoiffé ! Depuis le temps qu’on marche !

L’émigré des Balkans ne se fit pas prier. Il but comme un Polonais. D’ailleurs, il aurait pu être Polonais, ou Roumain, ou Turc. Sergio l’avait baptisé le Yougo parce qu’il n’avait jamais compris d’où l’autre venait exactement.

***

Ils s’étaient rencontrés la veille comme se croisent toujours les abonnés aux fonds de bouteilles de la société, en ville, alors que, profitant de l’éclairage public dans le square où Bébert et lui avaient trouvé refuge, Sergio était en train de dévorer un de ces romans policiers enfoui dans la grande poche de son sac à dos. 

Il faut avouer que Sergio se nourrissait littéralement de polars ! Et le Yougo l’avait dérangé dans sa lecture pendant qu’il suivait des yeux et en pensée, les frasques d’un détective privé de Los Angeles chargé d’écumer les bars de Tijuana, à la recherche d’une magnifique actrice de film X, dont les seins gigantesques abritaient le nœud de la sordide histoire qui le passionnait. 

Le premier réflexe de Sergio, tout à fait naturel et compréhensible quand quelqu’un vient vous briser les voix intérieures alors que vous dégustez un ouvrage classique de premier choix, avec une entrée en matière copieuse, un plat principal léger comme de la nouvelle cuisine, suffisamment dense toutefois pour rassasier le lecteur le plus gourmand, et un dessert éclairant l’intrigue comme de l’alcool flambé sur une omelette norvégienne – quand on dispose d’une allumette ou d’un briquet en état de fonctionner – le premier réflexe de Sergio fut donc de jeter l’inconnu. 

Pourtant, lorsqu’il vit que l’inconnu en question tendait la main en brandissant une bouteille en plastique, format Chianti empaillé, Sergio avait consenti, avec regrets, à refermer son livre et à lever les yeux sur celui qui lui retirait le plaisir de la bouche, pour y glisser un goulot tout aussi appétissant que les mots qu’il esquissait du bout des lèvres en lisant. 

Le Yougo avait alors articulé un paquet de sons, en pointant son pouce vers sa poitrine.

– Abas ! Abas ! Albania ! Tirana !

Sergio avait alors cru, pendant quelques secondes, que son hôte était Mexicain et arrivait justement de Tijuana. La coïncidence ne pouvait être qu’un signe du destin jusqu’à ce que, à grand renfort de gestes, le Yougo entame une pantomime infernale. Il reproduisit des tirs de mitraillette, des éclats d’obus, des passages d’avion et des largages de bombes auxquels il ajouta des mots tellement internationaux qu’ils ouvraient la compréhension du premier venu, sans recourir à un quelconque dictionnaire.

– Kommunist !  Tatatatatatatat ! Pa ! Pa ! Pa ! ! Bom ! Bom !

– Communistes ? Je comprends ! avait alors répliqué Sergio en se levant et en mimant le geste d’un footballeur tirant un penalty. Communistes, paf ! Dans l’cul ! Communistes, finis ! Tito, paf, dans l’cul !

– Tito, no ! essaya alors d’expliquer le Yougo. Enver Hoxha si ! Enver, paf ! Kommunist parti ! Paf ! Danlkü !

N’ayant jamais été copain avec la géographie sur les bancs de l’école et du collège où il avait attendu d’avoir seize ans pour s’engager dans l’armée, Sergio avait juste déduit des mimiques explicatives de son interlocuteur que l’autre, celui-là même qui gesticulait comme un damné, débarquait d’un pays de l’est où il y avait la guerre. 

En plus, et jusqu’à preuve du contraire, grâce au coup d’œil qu’il jetait parfois sur les journaux que les gens abandonnaient n’importe où, Sergio savait quand même qu’au Mexique on causait espagnol et que là-bas, ils n’étaient pas communistes. 

Comme l’outsider des Balkans s’escrimait à utiliser un sabir d’où émergeaient un certain nombre de mots qui rappelaient l’Italien, Sergio – dont c’était la langue maternelle du côté de sa grand-mère – Sergio en avait donc conclu qu’il avait en face de lui un Croate, un Serbe ou un Bosniaque, bref un Yougoslave.

 Et si, au lieu de s’abrutir au pinard comme le dernier des clochards de l’hexagone, l’autre avait ramené de la vodka de chez lui, Sergio aurait pu en verser quelques gouttes dans son Zippo et allumer le clope qu’il venait de remballer dans son paquet. 

Mais monsieur, le Yougo, qui était sans aucun doute un immigré clandestin, avait déjà été conquis par les us et coutumes de son pays d’accueil, quoique son choix de vins de table d’Italie ou d’Espagne dénotait d’un manque de tact certain, compte tenu du chauvinisme caractériel de Sergio. Et en matière de vins, Sergio était aussi tatillon qu’en ce qui concernait les polars : il acceptait le tout-venant pourvu que l’ensemble ne soit pas trop trafiqué. Malheureusement, pour ce qui était des cépages fermentés et embouteillés en transit à Vintimille ou à Irun, il n’était pas persuadé que ces derniers ne soient pas coupés ou excessivement et prématurément sucrés.

Après avoir sympathisé quelques heures au-delà desquelles la lecture n’était plus possible, Sergio et son nouveau compagnon de beuverie avaient fini par se laisser gagner par le sommeil. Ils s’assoupirent donc aux côtés de Bébert. Ce dernier ronflait déjà comme un bienheureux. La conversation animée et les libations internationales de ses colocataires du square public ne l’avaient nullement dérangé. 

Plus tard, à l’aube, avant que les premiers rayons du soleil de la Méditerranée ne viennent troubler la sérénité bon enfant de leur somme, ils avaient eu trop peu de temps pour faire plus ample connaissance tous les trois. Les sbires de la police municipale – encore eux – débarquèrent dans leur chambre sous les étoiles, les réveillèrent et les projetèrent manu militari à l’arrière d’un break dans lequel le Punk était le seul autre invité du petit matin. 

Alors que tous s’attendaient à ce qu’on les traîne au commissariat, un endroit que Sergio et Bébert connaissaient bien, le véhicule aux vitres grillagées avait quitté la ville pour se lancer à l’assaut de la route sinueuse sur laquelle ils se trouvaient actuellement. 

A ce moment-là, ils croyaient tous à quelque dépaysement imprévu, voire à une dérouillée de première, en application stricte de certains arrêtés concernant le vagabondage en période festivale. Sergio avait prévenu Bébert qu’ils allaient en baver. Le Yougo n’avait rien pigé, mais le Punk avait abondé dans son sens.

– Tous des cons ! avait-il murmuré, rompant ainsi le silence qu’il leur imposait depuis leur premier contact, au cours de cette rencontre fortuite dans le véhicule gracieusement mis à leur disposition par la municipalité prévenante.

Après un peu moins d’une heure de route, ils avaient été conduits à une sorte de gîte en pleine campagne, un relais pour les alcooliques anonymes, ouvert grâce aux largesses de certaines bonnes âmes riches de la Riviera. Force était de constater que, pour la plupart des bourgeois de l’endroit, tous ces déguenillés traînant dans les cités pouvaient gêner la vie trépidante du gratin du cinéma, dont les auras de célébrité rayonnaient sur toute la Côte d’Azur en général et sur Cannes en particulier. Heureusement pour les zonards, certains acteurs compatissants prenaient plaisir à pimenter leur villégiature festivalière de quelques errements de rues ! 

Toujours est-il qu’ils avaient été transportés à des lieues de l’effervescence du littoral, sans même qu’on vérifie leur identité. La semaine précédente, Sergio avait lu l’histoire d’un flic pochard qui se rachetait à la fin du bouquin en mettant fin à un monstrueux trafic de clandestins. C’était un polar français, pas trop mauvais. 

Aussi avait-il trouvé surprenant qu’en les accueillant, personne ne leur demande leurs papiers, spécialement ceux du Yougo. Ensuite, on leur avait payé un copieux petit-déjeuner. Ils l’avaient tous appréciés, à part le Punk croassant sans cesse en morse : un point, un court, un long.

– C’est dégueulasse ! avait-il lâché avant que Sergio ne décide de lui attribuer le surnom qui lui convenait le mieux : le Punk, le pourri ! 

Après ils avaient eu droit à une heure de vidéo filmée pour retracer les derniers instants de clochards cradingues triés sur le pavé. La caméra trop proche du dégoût, avait capturé des images de manière si réaliste que Sergio y trouva des ressemblances avec des scénarios de snuff-movies. Il n’en avait jamais vu un seul, mais il se rappelait vaguement un roman très noir dans lequel le héros, un journaliste, démontait un réseau spécialisé dans ce genre de films. 

Ensuite, jusqu’au soir, entre deux repas sans autre boisson que de l’eau, ils avaient tous subi les propos désabusés d’un couple d’éducateurs à plein temps. Ils avaient eu droit à un long prêche : l’alcool les détruisait lentement, mais définitivement. 

– Ces cons de profs ne se sont même pas aperçus que le Yougo ne comprenait que dalle à leurs délires ! avait pensé Sergio.

Enfin, on leur avait proposé de dormir sur place, tout en leur laissant la possibilité de prendre la route, à pieds et de nuit. 

***

Aucun d’entre eux n’avait hésité et c’est ainsi qu’ils se retrouvaient maintenant sur le bord de cette départementale déserte, pressés de regagner le bord de mer, tellement pressés qu’ils avaient oublié de demander une pochette d’allumettes avant de partir.

Le vin leur avait réchauffé le cœur et Sergio sentit son manque s’apaiser un peu. Le Punk était en train de s’envoyer une canette de bière chaude, sortie de son sac kaki, sans même en proposer à personne. Il répandait allègrement des paquets de mousse sur son t-shirt gris, quand Bébert se mit à hurler :

– Voiture ! Voiture !

Effectivement, ce brave Bébert qui n’avait pourtant qu’un œil – l’autre étant une prothèse fixe qui bouchait l’orbite béant -, ce brave Bébert venait d’apercevoir des phares au loin, très loin encore. Sergio pensait déjà à stopper ce véhicule providentiel pour quémander un brin de feu, quand Bébert se mit à gesticuler furieusement en balançant ses bras infiniment longs d’un geste alangui de désespérance. 

– Police ! Police ! ajouta-t-il.

Bébert haïssait la police et prenait peur dès qu’il voyait surgir un uniforme, ou une voiture banalisée, même s’il n’avait commis aucun délit.

– Mais non Bébert ! lui lança Sergio. Les flics ont un gyrophare sur leur caisse !

A peine venait-il de prononcer ces mots que tous aperçurent simultanément d’autres phares, surmontés d’une lumière bleue tournoyant dans tous les sens.

– Putain, je suis maudit ! hurla Sergio. Si c’est les flics, ils vont nous ramener à l’hôtel des montagnes et ils risquent d’être moins sympas que ce matin !

Mais, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau et encore quelques kilomètres à pattes, juste avant que la route ne s’élance à l’ascension des lacets qu’ils dévalaient, ils virent que les deux véhicules étaient arrêtés l’un à côté de l’autre. Ils continuèrent donc leur descente, parés à se jeter au milieu des fourrés secs dès que la lumière bleue se rapprocherait d’eux.

Soudain, au loin, la bagnole des flics rebroussa chemin, abandonnant l’autre véhicule. Ce dernier avait conservé ses feux de position. Il ne redémarra pas.

– Allons Bébert, rapplique ! ordonna Sergio. On va leur demander de quoi allumer mon clope et je t’en filerai un !

Bébert jappait de plaisir. Sergio savait que son compagnon, que la nature n’avait pas gratifié d’un faciès de jeune premier, était un champion de course à pieds. Ils s’élancèrent sur la route, plantant là le Yougo et le Punk. Ces deux-là n’avaient aucun désir d’arriver plus vite.

Bébert menait déjà d’une bonne longueur lorsque Sergio se mit à accélérer avant de stabiliser sa foulée sur un rythme toujours rapide, mais plus régulier. Les deux coureurs dégringolèrent la route de concert, s’amusant de la tournure que prenait leur expédition non volontaire dans l’arrière-pays.

Lorsqu’ils franchirent le dernier lacet, en se penchant légèrement pour négocier le virage, un bandeau de goudron rectiligne s’enfonçait devant eux jusqu’aux gorges par lesquelles ils étaient passés le matin même. Alors Bébert enfila un sprint que Sergio se refusa de suivre. 

La voiture les attirait comme un aimant. Elle n’avait pas bougé d’un pouce. Elle n’était plus qu’à une centaine de mètres. C’était une décapotable blanche. Elle scintillait sous la lune. A travers la sueur rejetée par son front, Sergio distinguait déjà les passagers, l’un assis à la place du conducteur et l’autre – il s’en aperçut alors qu’il n’était plus qu’à une trentaine de mètres – l’autre, penché sur le premier.

Le murmure d’un torrent tout proche montait jusqu’à eux. 

Soudain, Bébert s’arrêta brusquement, surpris par ce qu’il venait de découvrir.

– L’Alcotest des flics ne les a pas satisfaits ! chuchota Sergio en rejoignant son ami. Maintenant, c’est le passager qui souffle dans le ballon, ajouta-t-il en souriant.

Mais Bébert ne riait pas. Il avançait silencieusement, prudemment, le regard exorbité, sans même remuer ses bras, comme pétrifié par la vision qui lui sautait à l’œil. 

Sergio réalisa rapidement l’incongruité de la situation.

Aucun des deux passagers ne bougeait. Le crâne du conducteur reposait sur l’appui-tête, un trou rouge au milieu de front.

– Putain, Bébert ! réussit à dire Sergio. On n’est pas dans la merde ! Faut se tirer vite fait !

Bébert avait déjà fait le tour de la décapotable. Il redressait le corps sans vie de la passagère, une fille, au minimum une Top Model.

– Touche à rien ! lui hurla Sergio.

C’était trop tard. Son ami n’écoutait rien, il regardait la fille qu’il venait d’asseoir sur son siège.

– Belle ! Belle ! Que belle ! murmurait-il.

Sergio, toujours énervé par l’absence de feu, se précipita sur son compagnon de course. Il l’arracha à sa contemplation morbide, en le tirant violemment par les épaules. 

Pourtant, à son tour, il ne put s’empêcher de glisser ses yeux sur la fille dont la beauté rayonnait sous les étoiles. 

Elle avait de longs cheveux noirs et frisés d’où émergeaient de grands anneaux créoles en or. Sa peau était brune et lui donnait un genre hindou que renforçait le point rouge, enfoncé au-dessus de son petit nez fin et mignon, juste entre ses sourcils épilés. De minces filets de sang en dégoulinaient et glissaient par-dessus ses yeux noirs, ces yeux grand ouverts qui ne voyaient plus rien. Autour du cou, elle portait un collier auquel étaient suspendues deux breloques, en or elles aussi : une médaille de la Vierge et une main de Fatima.

Mais Sergio n’en vit pas plus, car au moment où son regard continuait à descendre le long du corps de cette beauté achevée, surpris par sa robe d’un blancheur satinée égale à celle de la voiture, il fut interloqué par l’abominable posture du conducteur. 

Ce dernier, tout aussi mort que sa compagne, avait le pantalon ouvert et le sexe à l’air, flasque et pendant. Une pince crocodile était fixée sur chacun de ses testicules. Deux fils en sortaient pour se rejoindre dans l’allume-cigares de la décapotable. 

Dans le cadre de ses anciennes fonctions, à l’époque où il intervenait dans quelques endroits chauds de la planète, Sergio avait déjà pratiqué ces tortures, toujours en usage chez les mercenaires pour certains interrogatoires poussés. 

En remontant les yeux, il détailla un peu plus ce cadavre encore chaud. Il avait toutes les apparences d’un Méditerranéen : la chevalière en or à l’auriculaire, l’énorme gourmette au poignet, la veste noire à fines rayures blanches, portée sur un t-shirt de marque sur lequel pendait une chaîne en or, la moustache émincée à la sicilienne, l’anneau à l’oreille et la bouche grande ouverte d’où ne fusait aucun son. Et si aucun son ne pouvait sortir, ce n’était pas seulement parce que le gars était mort, mais c’était surtout parce qu’un foulard, roulé en boule et certainement enfoncé jusqu’à la glotte, l’avait irrémédiablement empêché d’articuler le moindre cri.

Bébert était blême maintenant, hébété, le regard illuminé, toujours choqué. Une grosse larme s’élança le long de sa joue râpeuse et s’éclata sur la portière côté passager. 

Pour sa part, Sergio secouait la tête sans arrêt en se ressassant le bouquin qu’il venait de commencer dans l’après-midi, pendant que les éducateurs les bassinaient de leurs conseils stériles. Cette fille dans la voiture ressemblait étonnamment à l’héroïne érotique de son polar, la belle actrice mexicaine des films X.

Il n’eut plus le temps d’y penser davantage. Leurs deux compagnons venaient de les rejoindre.

Le Punk était trop atteint pour être au faîte des absurdités de la vie. Dès qu’il s’approcha des corps assassinés, il n’eut que la présence d’esprit de se retourner avant de vomir sa bière et sa soupe populaire du dîner sur la carrosserie immaculée de la décapotable. 

– Putain mais t’es vraiment un pourri ! hurla Sergio dont la rage qui brûlait en lui nécessitait de se déverser sur quelqu’un.

– Ex… Excuse- moi, mec ! lui répondit lamentablement le Punk défait, en essuyant sa bouche avec la manche de son blouson.

– T’es qu’un porc, espèce de salopard ! lui lança Sergio en retour.

De son côté, le Yougo, surpris lui aussi, ne parvenait qu’à prononcer quelques mots dont un n’échappa à personne : Mafia.

– C’est vrai que depuis que vous êtes libérés du communisme, vous avez chopé la Mafia vous aussi ! lui dit Sergio qui avait aussi lu un truc sur les exactions de la Mafia Russe. D’après lui, la pieuvre devait bien étendre ses ramifications jusqu’en Yougoslavie.

Mais déjà le Yougo se précipitait sur le corps du conducteur et plongeait sa main dans la poche intérieure de la veste.

– Arrête ça ! lui intima Sergio dont la férocité était décuplée par le manque de nicotine. Ici, on ne dépouille pas les cadavres ! On n’est pas en guerre ! Maintenant, on se casse, ça sert à rien de rester là !

Personne n’avait besoin qu’on lui projette le film de ce qui les attendait si on les trouvait là. Bien que le crime soit pratiquement signé, de la supercherie du gyrophare jusqu’à la mise en scène en passant par l’utilisation d’un silencieux – puisque personne n’avait entendu le moindre coup de feu – un flic un peu con se contenterait de quatre clodos pour conclure son enquête. D’abord, ça lui éviterait de se perdre dans les méandres ténébreux du Milieu habitué à régler ses comptes sur les routes de campagne de Menton à Marseille.

Après s’être contemplés les uns les autres en chien de faïence et sans se poser plus de questions, ils reprirent tous leur marche, silencieusement, plus abattus que le couple en refroidissement latent dans la décapotable blanche. 

La route s’enfonçait maintenant dans des gorges assez larges, mais aucun d’entre eux n’éprouvait le moindre intérêt pour le paysage. Sergio était décidé à prévenir la police dès qu’il serait à portée d’un téléphone. 

Etant donné qu’il leur restait une quinzaine de kilomètres à parcourir avant de trouver une habitation, il estima que dans trois bonnes heures, il serait en mesure de tout déballer aux flics, depuis le geste imbécile de Bébert qu’une passion inconsidérée avait guidé, jusqu’au dégueulis du Punk incapable de retenir sa bile.  

Ça ferait encore une autre journée de foutue ! 

Ses vacances printanières conservaient des relents d’hiver, quand les journées s’écoulaient à ne rien faire, à ne rien voir d’autre que des uniformes et des passants engoncés dans leur manteau de mépris. Et le festival se terminait ! Adieu les starlettes sans maillot et leurs bains de minuit, adieu les regards salaces échangés avec les réalisateurs qui mettaient en scène les films dont il raffolait.

Depuis un quart d’heure, Bébert marchait à ses côtes, le dos voûté, les bras ballants. Il ne cessait de pleurer. 

« Pauvre Bébert ! » pensa Sergio. « Qu’est-ce qu’il imaginait, cet admirable débile borgne ? Croyait-il vraiment qu’une gonzesse de cette classe daignerait plonger son regard de braise dans l’unique œil de ce mariole brinquebalant, le seul qui lui permettait de se régaler des beautés de la vie ? Même moi, elle ne m’aurait pas vu ! Alors lui ! »

Mais Sergio était un brave gars et il n’avait pas l’intention de faire souffrir son compagnon de route préféré en l’accablant de vérités trop blessantes. 

Il se proposait de lui raconter le bouquin qu’il avait entamé pour lui changer les idées. C’était leur rituel : Sergio lisait, puis il racontait et Bébert rêvait ! Cette fois, il n’eut que le temps de lui décliner le titre, La Despedida, quand, en se retournant, il s’aperçut que seul le Punk les suivait encore.

– Putain, dit-il avec véhémence, le Yougo est parti faire les poches des macchabées !

A son tour, Bébert poussa un hurlement terrifiant. Son cri dut s’entendre jusqu’en haut de la colline qu’ils venaient de descendre. C’était sans doute le vin qu’il avait bu qui lui remontait au cerveau, s’il en avait un. Sergio pensa même que si jamais il le laissait partir à la poursuite du Yougo, Bébert serait capable de l’étriper de ses énormes doigts avant qu’il n’ait eu le temps d’essayer de s’emparer des bijoux de la fille.

– Bébert, reste là, je vais le ramener cet enfant de pute ! proposa Sergio pour apaiser son ami. 

Il était lui aussi tellement enragé par l’envie de se griller sa Gauloise qu’il était prêt à casser la gueule de l’immigré clandestin et à lui briser les mains pour lui enlever toute envie de détrousser des cadavres. 

Mais avant qu’il n’ait fait un pas pour s’élancer à la poursuite de sa proie, le Punk lui brisait son élan.

– Garde ton chien ! annonça-t-il en indiquant Bébert du regard et en tirant de son blouson noir un petit flacon qu’il déboucha pour en renifler le contenu d’une inspiration vigoureuse.

Sergio s’arrêta donc sur sa lancée, fixa le Punk qui venait d’ouvrir sa bouche pour en faire jaillir son triolet coutumier, s’aperçut que l’intérieur du blouson était orange et réalisa soudain qu’en fait de Punk, ce mec était un enfoiré de skinhead.

Sergio haïssait ces fachos abrutis. A cause de ce genre de tarés, il avait quitté les forces spéciales. Il n’avait pas renouvelé son contrat avec l’armée parce que cette sale engeance se développait insidieusement au sein des forces de la défense nationale et que leur compagnie était aussi peu ragoûtante que celle des charognes qu’ils croisaient parfois sur le bord des pistes. D’ailleurs, depuis dix ans que Sergio faisait la route avec les zonards, il avait désappris à être raciste, tellement il se gargarisait des mélanges de langues, de musiques et de couleurs des rencontres nocturnes autour d’un brasero, d’une bouteille de rouge, d’un pétard à fumer ou même d’un somme sur une plage ensoleillée de la Côte.

En revanche, ces mêmes années de trimard l’avaient rendu moins tolérant vis-à-vis des cons et des enfoirés à l’affût de ses potes de galère. Des punks, il en avait fréquentés. La plupart étaient des gosses paumés que les piquouses affaissaient dans les caniveaux. Mais là, c’était son premier skinhead et il était partisan d’en découdre une bonne fois pour toute, pour oublier un moment cette cigarette qui lui faisait cruellement défaut.

Il s’avança vers le dégénéré nasillard. Tous les deux avaient la même taille, le même mètre quatre-vingt.

– Qu’est-ce que t’as dit, pauvre branleur ? Tu veux que je commence par ta sale tronche de S.S. ? Répète ce que t’as dit ?

– J’y vais ! se contenta de jeter le Punk qui semblait avoir autant de courage que de bagout.

Sergio était déchaîné. Il allait lancer son pied dans la face blafarde du skinhead, cet infâme facho pourri, lorsqu’il fut projeté à terre par le bras vigoureux de Bébert. Il se retrouva immobilisé par une pince à peine humaine.

– Bébert, lâche-moi, je vais lui mettre sa mère !

– Non, attend. Laisse, Bébert va faire.

L’étreinte se desserra, Sergio se redressa et s’apprêta à se ruer à nouveau vers le Punk, quand Bébert l’arrêta une seconde fois en lui agrippant le bras. Bébert avait horreur de la violence bien qu’il soit parfois enclin à des accès de rage. En ce moment, il recherchait plus le calme que la bagarre. Il attendit que le Punk se fût éloigné.

– Raconte encore à Bébert une histoire, implora-t-il en relâchant sa pression.

– Ecoute, Bébert, glapit Sergio fou furieux, tu vas pas me gonfler avec les histoires en ce moment. Avec les deux abrutis qu’on a recueillis, c’est nous qui allons être dans l’histoire !

– S’il te plaît, raconte à Bébert la Despedida ! 

Brusquement décontenancé en s’apercevant que son ami venait d’énoncer sans erreur possible un mot qu’il avait entendu pour la première fois il y a quelques minutes à peine, Sergio s’effondra sur le bitume que l’air de la nuit avait refroidi. 

Puis, soudainement serein, comme rincé par une douche froide, il fouilla dans son sac et en sortit un bouquin à la couverture noire, cartonnée et cornée. Il l’ouvrit à la page où un ticket de cinéma marquait le dernier paragraphe qu’il avait lu. Il tira aussi de son sac sa petite torche, celle qu’il utilisait pour lire dans la nuit. 

Avant d’entamer sa lecture, il déboucha un fond de Bordeaux qu’il gardait pour les grandes occasions, dans une gourde métallique des surplus ricains. Après une bonne rasade, et comme la cigarette lui manquait toujours, il attrapa un bout de bois sur le bord de la route et se mit à le mâchouiller en résumant tout le début de l’ouvrage pour son copain. 

Bébert buvait l’histoire comme un vieux vin. 

Enfin, de sa voix qui n’avait plus aucun des accents de l’adjudant-chef qu’il avait été, de sa voix qui déroulait les mots comme on regarde un film, Sergio se mit à lire lentement, en ponctuant patiemment chaque phrase. Ses paroles rebondirent sur la paroi rocheuse sur laquelle ils s’étaient adossés.

– « J’avais déjà fourré mon nez dans un paquet de claques de Tijuana, sans retrouver la garce que je recherchais. Pourtant, elle ne passait pas inaperçue. J’avais déjà vu des Mexicaines bien foutues. Mais une comme celle-là, avec un tel cul qu’il tanguait au moindre de ses pas, je n’en avais jamais vue. Sur les vidéos que j’avais visionnées, Panique sour la Plazza, Ma que ma que ma que que tou mémé  et son meilleur, El Turquesa Filme,  elle exhibait un minou que décoraient les touffes de poils ébouriffés comme une chevelure naturelle. C’était une vraie brune ! En poussant la porte style saloon de la bodega dans laquelle je pénétrai, je sus que j’arrivais au bout de mes peines. J’allumai une de mes blondes préférées. Une Winston. La fille était là, sur une estrade à un bon mètre du sol, tournant et virevoltant au son des guitares et des cuivres de l’orchestre de Mariachis. Elle levait sa main si haut qu’elle touchait les lumières de la scène. Elle faisait claquer ses doigts comme un fouet. Chacun de ses élancements soulevait ses incommensurables seins. A chaque pas qu’elle faisait résonner sur le plancher, ses mamelles somptueuses se libéraient de l’étreinte compressive de son caraco. A ses pieds, une foule de miséreux en guenilles se pressait sur le devant de la scène et des bras se tendaient en un bouquet vivant. Des grappes de péons abrutis de Corona, de tequila ou de mezcal scandaient son nom : la Despedida la Despedida ! « 

– C’est beau, murmura seulement Bébert, incontestablement romantique, bien qu’il ait déjà commencé à astiquer sa bite à travers la poche de son pantalon trop grand pour lui.

Sergio allait poursuivre sa lecture, cool, détendu et apaisé, comme s’il avait été le détective privé de son roman au moment où il allait enfin prendre la belle actrice de films X, lorsqu’un coup de feu fit voler en éclats l’instant de grâce qu’ils partageaient tous les eux.

Ni Bébert, ni lui ne réfléchirent plus longtemps. Ils se ruèrent comme des diables en furie vers la décapotable, persuadés d’y découvrir un nouveau cadavre.

Contrairement à ce qu’ils avaient imaginé, lorsque après une autre course effrénée, ils arrivèrent essoufflés devant l’auto, ils constatèrent qu’il en manquait un. 

En plus, leurs compagnons de route avaient aussi disparu.

– Les salauds ! Les infâmes pourceaux ! Les immondes obsédés sexuels ! hurla Sergio. Ces salauds ont enlevé notre Despedida pour la niquer !

Bébert ne disait rien. Il se contentait de faire tourner son œil dans les ténèbres que la lune continuait à éclairer faiblement. Il serra ses poings, haussa ses épaules et rugit comme un lion.

– Bébert va tuer le voleur de Despedida ! Bébert va écraser le voleur !

Aucun autre bruit que l’essoufflement du vent faisant trembler les arbres survivants de la vallée environnante ne se répercutait à leurs oreilles. Sergio était tout aussi désarmé que son compagnon. 

Autour d’eux, la végétation avait changé sans qu’ils ne s’en rendent compte. Une masse quasi-désertique apparaissait maintenant, baignée par les éclats lumineux des étoiles. Une rivière courait le long de la route, entre d’énormes rochers, gonflée des dernières eaux du printemps en exil. D’étranges massifs de plantes sauvages se dressaient au milieu des restes d’arbres calcinés. 

L’année précédente, un incendie avait ravagé le paysage et seuls de rares épineux avaient résisté à la furie des flammes immenses. Elles avaient alors dévoré les pins, les chênes et une petite quantité d’autres variétés provençales perdues sur ces berges isolées et inhabitées. 

Et maintenant, Sergio avait beau scruter les alentours de ses deux yeux bien valides, il ne distinguait que le reflet des astres sur l’eau frémissante. Le vent avait même chassé les odeurs de poudre. 

Qu’aurait fait un détective privé dans une telle situation ? Sergio ne trouvait pas la réponse, parce même lorsque les romans se déroulaient au Mexique, les privés ne quittaient jamais les villes où ils s’abreuvaient de boissons alcoolisées dans les bodegas et dégustaient des tortillas dans les cantinas.

Le recoin où la décapotable était garée manquait considérablement de bordels, d’orchestres en sombreros et d’arènes musicales. 

Sergio inspecta la voiture encore une fois et constata que le conducteur n’avait rien perdu de sa quincaillerie en or massif. On ne lui avait rien volé. Pourtant, il lui manquait certainement son artillerie, car c’était la seule explication plausible au coup de feu. En se penchant à l’intérieur, et en s’appuyant contre la portière, il distingua une bouteille d’alcool blanc sous le siège. Ce ne pouvait être que de la Tequila ! Il eut envie de l’attraper, de s’en offrir une giclée et d’en faire couler quelques gouttes dans son briquet Zippo pour s’allumer la cigarette qu’il désirait tant avant de partir loin d’ici. Seulement, il n’osa pas y toucher, considérant qu’il s’agissait d’un sacrilège ou d’une raison suffisante pour se retrouver en tôle, accusé de complicité de meurtre. Et la prison ne le tentait pas ! 

En même temps, il aurait bien aimé savoir ce que signifiait ce coup de pistolet qu’ils avaient entendu. Est-ce que le Punk avait empêché le Yougo de violer le cadavre ? Ce n’était pas le style du pourri de prendre la défense des veuves, surtout si elles étaient mortes. 

Ne s’étaient-ils pas plutôt entendus tous les deux, puis déchirés pour déterminer celui qui aurait la priorité ?

***

En fréquentant les pochtrons déclarés, Sergio avait cru aborder toutes les déchéances, mais jamais encore il n’avait côtoyé des clochards nécrophiles à la Bukowski. Rien que l’idée le désespérait et le rebutait. 

Sa seule plongée dans l’univers morbide du sexe à la cloche l’avait couché, un soir de cuite, après avoir aligné les litrons toute la journée, sur une pocharde dont l’âge était incertain et les forces si faibles qu’elle n’éprouva aucune satisfaction au passage sans entrain de la dizaine de compagnons d’errances qui éjaculèrent à la queue leu leu dans son sexe dégoulinant. 

Ce jour-là, Sergio avait tellement touché le fond qu’il avait déserté toutes ces fosses abyssales, gouffres sans fond pour les envies renfermées des sans-avenir. Il avait aussitôt fui ses anciens copains des ponts de Paris, des stations de métro et des Restos du Cœur, attrapé son baluchon et partagé sa vie entre des périodes de vacances intenses et des petits boulots itinérants pour compléter la retraite que l’armée lui versait. 

C’est en tournant avec une équipe de forains qu’il avait lié connaissance avec Bébert. Ils s’étaient rencontrés devant le stand de la femme à barbe avec laquelle Bébert partageait la roulotte. 

Chaque soir, Bébert aidait l’artiste à poils en l’aidant à retirer sa toison gluante des heures de représentation. 

Lorsque Bébert l’avait invité à entrer boire un verre, Sergio avait été dérouté par l’atroce odeur qu’exhalait l’unique pièce, une odeur de sueur mal lavée, désespérément imprégnée sur la fausse fourrure synthétique de la parure de scène de la vedette. 

Devant le spectacle affligeant qu’offrait cette roulotte puante, il avait proposé à Bébert de descendre sur la Côte pour se rincer l’œil de vraies femmes, d’actrices charnelles. Toutes ces femelles à aduler ne pourraient que faire oublier à Bébert son triste exécutoire en peluche périmée, sa misère sexuelle ordinaire. 

D’ailleurs, Sergio avait mis fin à la sienne comme ça, en apprenant à s’asseoir à la terrasse des cafés de la Riviera pour mater des fesses affriolantes et des seins trépidant à longueur de journée. 

Ainsi, depuis plus d’une semaine, ils vagabondaient tous les deux au gré de leurs passions. En cette saison, la Côte d’Azur était l’endroit le plus propice à leurs pérégrinations. 

Ensuite, une fois les beaux jours installés, ils iraient certainement retrouver les vagues de l’Atlantique pour les épreuves internationales de surf, puis le Festival d’Avignon ou les Francofolies de La Rochelle, avant de revenir ici pour le festival de jazz d’Antibes, ce dernier plus pour le charme de la musique que pour le cul. Après, ils partiraient pour les vendanges, peut-être en Champagne afin de s’empiffrer de la mousse pétillante de la Veuve Clito. Enfin, ils hiberneraient à la montagne, comme plongeurs de fortune dans un palace de station de ski. 

Dans tous les cas, pour se préparer à la chaleur de l’été, il était obligatoire de poser les sacs au milieu de l’ambiance frénétique de La Croisette.

Quand ils ne pouvaient rester trop longtemps dans les bars dont ils se savaient exclus d’entrée, ils avaient encore la possibilité de patienter tranquillement sur des bancs publics, après avoir caché leurs vêtements crasseux dans une planque où ils les récupéraient le soir, avant de s’écrouler à la belle étoile, sur une plage, dans un parking en plein air ou sous un porche de fortune. 

Parfois, comme ça s’était déjà produit, ils croisaient des filles un peu délurées que leur compagnie tentait, comme un rite d’initiation à la fange. Sergio avait ainsi passé une ou deux nuits dans des draps en soie, pendant que Bébert s’endormait seul dans un canapé ou une chambre d’amis vide.

 Et puis, quand vraiment ils ne pouvaient plus tenir, il leur restait quelques rares cinémas que les sex-shops n’avaient pas chassés, ou les putes.

 Mais le fin du fin était quand même ces bains de minuit qu’ils avaient découverts par hasard en pistant une starlette en vogue. L’étoile naissante les avaient mené tout droit à la crique de tous les plaisirs, où, inondés de vagues, des corps somptueux se dévoilaient. 

***

Seulement, en ce moment, ils n’étaient pas encore au bord de la mer, mais juste à côté d’une rivière, et le seul corps qu’ils auraient pu contempler manquait à l’appel.

– Dis donc, Bébert, tu sais que c’est un crime de violer des cadavres ?

– Moi pas violer. Bébert pas violeur.

– Je sais Bébert, mais on ferait mieux de décaniller et de laisser ces deux abrutis se démerder avec les flics. C’est eux les criminels, pas nous.

Bébert exprimait sa réprobation par des mouvements de va-et-vient de sa grosse tête.

– Bébert veut trouver la Despedida !

– Arrête Bébert, cette fille, elle est pas vraie. C’est juste un personnage ! Celle qui a disparu, on ne sait même pas son nom. C’est peut-être une star, mais c’est sûrement une pute !

L’œil de Bébert se fit soudain aussi fixe que l’autre, la prothèse en plastique.

– La Despedida, sœur de Bébert !

Sergio siffla d’étonnement, un de ses sifflets ironiques qui collait à son ton familier quand une cigarette lui permettait de se décontracter.

– T’as raison Bébert ! Je ne l’ai pas vue très longtemps, mais la ressemblance est frappante ! Je m’excuse Bébert ! insista-t-il. Je ne savais pas que tu avais de la famille ! D’habitude, les bâtards ça en n’a pas !

En un clin d’œil, fâché devant tant de moquerie, Bébert arracha son pull de laine et souleva la manche du ticheurte qu’il portait en dessous, dévoilant un tatouage que Sergio se rappela soudain avoir déjà vu. 

– Putain, Bébert ! C’est le même que celui de la gonzesse de la décapotable ! C’est celui qu’elle avait sur le bras droit ! Une Vierge noire avec un numéro ! C’est quoi ce cirque ?

Son compagnon rayonnait. Sergio avait enfin compris. Bébert entrelaça les doigts de ses deux mains et les brandit devant lui.

– Bébert – la Despedida, même tribu. Bébert tzigane, la Despedida tzigane !  

– C’est pas vrai Bébert ! T’es un salopard de voleurs de poules ? clama Sergio. T’es vraiment un manouche ?

Bébert exultait. La fille était comme lui un membre de la grande famille des gens du voyage, une de ces aventurières sans patrie que l’Histoire rejetait sans cesse sur le bord des routes avec, pour seul bagage, la fierté d’appartenir à un peuple digne, en vagabondage permanent.

Tout d’un coup, Sergio se rappela avoir lu dans un bouquin dont l’action se déroulait à New York, que certains roms tatouaient leurs enfants de cette Vierge noire et d’un numéro, celui de leur date de naissance, pour qu’en grandissant ils n’oublient jamais les camps de concentration dans lesquels les nazis avaient exterminés les leurs. Il en fut tout ému.

– Pas de problème, Bébert ! On va la trouver ta Despedida et on fera payer le sale petit facho, pour elle et pour tous ceux qui sont morts ! 

Sa décision était prise. La contrariété liée à l’émotion qu’il ressentait et l’absence de sa cigarette atteignait son paroxysme. En accord avec Bébert, ils décidèrent de se séparer. Bébert irait en amont et lui en aval : rien que du très banal !

Deux ou trois minutes plus tard, tandis qu’il s’enfonçait dans la rivière, le beuglement de Bébert explosa, rauque, terrible comme les cris d’un loup. 

Sergio savait que son ami était enragé. Il se rua dans l’eau froide du torrent, glissant sur les rochers et se raccrochant aux touffes d’herbes dont les racines plongeaient sous les berges. 

Lorsqu’il rejoignit son pote, il réalisa immédiatement la situation. 

Bébert, le valeureux Bébert, Bébert le Gitan, Bébert qui avait effacé toute trace de débilité sur son visage en proie à une sourde colère, Bébert se battait comme un ours contre le Punk. 

Le pourri ne faisait pas le poids. 

Pourtant, Bébert allait droit à la mort si lui, Sergio, n’intervenait pas. En effet, le Punk brandissait un revolver qu’il essayait de retourner contre son adversaire. Mais Bébert tenait bon, comme un lutteur aguerri. Il ne lâchait pas sa proie. Le combat se déroulait au milieu du torrent, sur un îlot de galets que l’eau ne recouvrait pas. Les deux hommes étaient debout, arc-boutés sur leurs jambes. Ils encaissaient les poussées sauvages de leurs énergies en ébullition.

A ce moment, Sergio aurait volontiers, comme dans un roman policier, allumé une cigarette, puis il aurait fait quelques pas nonchalants vers le Punk qu’il aurait saisi par le collet avant de lui retourner son poing puissant dans les dents. 

Malheureusement, la vie n’était pas aussi simple que dans les polars et Sergio le constata à ses dépens. Alors qu’il s’apprêtait à intervenir, il buta sur un corps qu’il n’avait pas vu, obnubilé par le rôle qu’il avait à jouer. Il s’étala dans le lit du torrent. 

Trempé comme une vieille serpillière, il se releva au moment où Bébert déchargeait sa haine sur le Punk dont il avait saisi le bras. En se redressant, Sergio crut entendre le bruit d’un os qui se brisait. 

Il se précipita pour prêter main-forte à son compagnon lorsqu’il s’aperçut que ce qu’il avait pris pour un craquement d’os n’était que la chute du revolver sur les galets. Sergio courut aussi vite qu’il le put car il venait de réaliser que le Punk avait encore des ressources. 

Malgré la poigne de fer qui lui démolissait lentement le bras droit en le retournant dans son dos, le Punk avait tiré un couteau de sa Rangers. Il poignarda Bébert de sa main valide. 

Bébert, surpris par ce coup inattendu, lâcha prise et s’écroula sur le sol.

Sergio n’hésita pas. Il plongea sur le lit de galets pour s’emparer de l’arme. Elle brillait au milieu des pierres. 

Au moment où il la saisit, le Punk se jeta sur lui en brandissant son couteau. 

Mais le Punk fut stoppé en plein vol par un magnifique ciseau de Bébert, toujours à terre. En dépit de la douleur et de ses jambes branlantes, le borgne venait encore une fois de sauver la vie de son ami, la vie de son maître.

Sergio et le Punk se redressèrent ensemble, l’un tenant le revolver à bout de bras et l’autre pointant sa lame meurtrière. Sergio avait l’avantage, mais il hésitait. D’un côté il lui semblait impératif de s’occuper de la blessure de Bébert, et de l’autre il ne savait que faire du Punk. Il n’avait jamais abattu quelqu’un de sang-froid. Et puis, il avait délaissé les armes depuis si longtemps qu’il n’était pas sûr de viser correctement. 

Pourtant, pour mettre fin à cette sinistre comédie, il ne lui restait qu’à immobiliser le punk en lui balançant une praline dans les jambes. C’est ce qu’aurait fait le privé de L.A. 

Il accentua donc la pression de son doigt sur la détente. Toutefois il ne se résignait pas à tirer. 

Comme tous les skinheads et autres membres du service de désordre d’un certain parti adroitement extrémiste, le Punk était persuadé que seuls les surhommes disposaient d’assez de force pour utiliser un flingue sans autre raison que celle de tout détruire. Il sourit de toutes ses dents en lâchant un flot de paroles discontinues, comme un allegro d’opéra interprété par un castrat.

– Tu tireras pas, t’es qu’un minable, je vais te percer et après je t’enculerai comme la gitane !

Surpris par cette élocution débordante, énervé par la cigarette qui lui manquait, et choqué par ce que l’autre se proposait d’accomplir, Sergio pressa la détente sans réfléchir. 

La première balle toucha le ventre du Punk.  

Pour se tenir les entrailles, il laissa tomber son poignard. Aussitôt, il encaissa la deuxième décharge dans l’épaule. La troisième lui fit sauter d’un coup tous les anneaux en emportant son oreille droite. 

Alors Sergio se calma et, comme un privé de L.A, cynique et désabusé, il s’approcha du punk étendu sur les galets. 

L’autre était recroquevillé comme une larve, se tenant le ventre à deux mains pour empêcher la rivière d’emporter le fiel qui se déversait de ses intestins. La douleur accentuait son rictus imbécile. Il allait crever. Il le sentait. Avant de pousser un dernier soupir, il pointa son regard sur Sergio et articula péniblement le seul type de phrase qu’il était capable de bégayer.

– Vi… Vi… Vi… Vive le Front … !

Alors, pour le satisfaire et lui accorder ainsi sa dernière velléité, Sergio lui expédia une dernière balle juste où l’autre venait de lui demander : en plein au milieu du front. Et comme Sergio avait conservé l’habitude des usages militaires, il prononça une oraison funèbre à la mesure du Punk.

– Trou du cul ! 

Ensuite, il se précipita vers Bébert. 

Heureusement pour ce dernier, le coup de couteau n’avait fait qu’affleurer ses côtes, lui dessinant une entaille peu profonde dont le sang ne jaillissait même plus. 

Les deux amis se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre et se congratulèrent mutuellement. Des moments comme ceux-là réconfortaient l’amitié.

– T’as trouvé la Despedida ? demanda Sergio.

Bébert indiqua une masse claire sur le bord de la rive à quelques pas.

– T’en fait pas mon pote, dit Sergio. On va l’enterrer à jamais notre héroïne. Mais rends-moi service, va à la voiture me chercher la bouteille qui traîne. Et regarde si tu peux trouver un briquet. Ca me calmera. En attendant, je vais ramener le Yougo par ici. Peut-être que les flics croiront qu’ils se sont entre-tués.

Bébert obéit et Sergio fit ce qu’il avait promis. Il ne comprendrait jamais pourquoi le Punk avait descendu le Yougo, pourtant, au fond de lui-même, il s’en foutait. 

En se penchant pour attraper le Yougo et le ramener au milieu de la rivière, il réalisa que celui qu’il prenait déjà pour un macchabée n’était pas encore mort. 

Alors, il s’agenouilla près de lui, puis il le souleva délicatement par les épaules. Et là, il n’en crut pas ses oreilles ! Le Yougo lui parlait. 

Des balles lui avaient transpercé le corps à deux endroits, dans les parties génitales et dans le poumon droit. Pourtant, il parlait. Il parlait d’une voix saccadée, hachée par la souffrance. 

Mais le plus étonnant était qu’il ne s’exprimait ni en Serbe, ni en Croate, ni en aucune autre langue étrangère, mais en Français. Il se vida jusqu’à ce que Bébert revienne, cinq bonnes minutes plus tard, sans briquet ni tequila, mais avec une bouteille de vin rouge.

Sergio attrapa la bouteille, un Bordeaux, et fit glisser quelques gouttes de Château Emmanuelle dans la bouche du Yougo. En fait, le Yougo n’était pas plus Serbe que Croate ou Yougoslave. 

Il s’agissait d’un lieutenant de police français chargé d’infiltrer un important réseau du banditisme méridional, proche de certaines mouvances d’extrème-droite. Pour sa couverture, il prétendait être un émigré Albanais. 

Alors que le vin coulait dans sa bouche, Sergio crut apercevoir du sang sortir par les oreilles. C’était fini. L’enquête n’était pas close, mais sa carrière dans la police s’achevait, mettant du coup un point final à sa vie de flic de putes.

Sergio transporta le corps encore chaud et le déposa sur le bas-côté de la départementale, sur un lit d’herbes sauvages, l’abandonnant tel un dormeur que la fraîcheur aurait attiré jusqu’à ce bout de verdure. Quelqu’un le trouverait sûrement !

Pendant ce temps, Bébert avait déjà commencé à creuser une tombe pour y enfouir sa sœur de cœur, la petite tzigane de sa tribu, celle qui arborait sur son bras, sous une Vierge noire le numéro 250583. Elle aurait eu vingt ans demain !

Sergio revint chercher le corps du Punk et le jeta sans ménagement dans la décapotable. Puis il vint aider son ami à terminer son sale boulot de fossoyeur.

– Tu vois, Bébert ! Si on racontait cette histoire dans un livre, personne n’y croirait tellement ce qui nous est arrivé est invraisemblable. Le flic m’a tout raconté. C’est dingue ! Il enquêtait sur une bande qui s’occupe des réfugiés qui débarquent d’Albanie en passant par l’Italie. Ils les repèrent parmi les clochards et les zonards qui grouillent sur la Côte, avec l’aide de ripoux des polices municipales, tous encartés au F.N. Ils les enlèvent et ils les mettent au tapin, filles et garçons. Quant à ceux qui sont trop vieux, ou pas assez rentables, ou gênants, comme des pères ou des mères qui refusent qu’on leur viole leurs gosses, ils les confient à un groupe de skinheads dont faisait partie notre Punk. Je te laisse deviner ce qu’ils leur font !

Tout en creusant, Bébert écoutait sans répondre. Il ne put retenir les sanglots contenus au fond de sa gorge.

– Pleure pas Bébert, c’est pas ton cul qui les intéressait, c’était le flic ! Ils l’avaient repéré et ils lui ont tendu un piège. Le Punk devait le descendre. Ta Despedida et son chevalier servant étaient ses indics et l’Organisation voulait lui donner une leçon avant de l’achever. Quant à nous, ils avaient simplement l’intention de nous faire porter le chapeau pour son assassinat. Ç’aurait été une rixe entre clochards, une bagarre qui aurait dégénéré. Il n’a pas eu le temps de tout me dire, mais j’ai compris tout seul parce que j’ai l’habitude de ce genre d’affaire. Tous les détectives privés connaissent ce type de situation. Tu vois, c’est vraiment une histoire à la con !

Le trou était suffisamment profond. Ils y couchèrent la tzigane dans sa délicate robe blanche. Puis, ils comblèrent la tombe de galets que le courant emporterait un jour ou l’autre. Bébert murmura un chapelet de mots comme une prière.

– Belle ! Belle ! Belle !

Sergio passa un bras autour des épaules de son compagnon d’infortune et le tira en arrière.

– Tu sais, Bébert, si elle t’avait vu te battre pour elle, je suis sûr qu’elle aurait craqué pour toi !

Alors Bébert sourit et, côte à côte, ils regagnèrent la décapotable où les deux corps étaient avachis, celui de l’indic, un vrai Albanais un peu maquereau, et celui du Punk. En arrivant près de la voiture, Sergio se pencha pour attraper la bouteille de tequila que Bébert n’avait pas ramenée, la confondant avec le Bordeaux découvert dans le vide-poches d’une portière.

 Pas de chance, c’était de la vodka ! Dans la situation dans laquelle il se trouvait, Sergio décida de s’en contenter. Il tira son Zippo de sa poche, souleva le capot, enleva tout le système d’allumage et versa l’alcool sur la bourre de coton du réservoir. La vodka dégoulina sur la route. 

Quand le briquet fut plein, Sergio l’assembla et l’essaya. Une jolie petite flamme bleue s’éleva dans le jour naissant, de l’autre côté des collines. Les premières cigales entonnaient déjà leur hymne à l’amour. Il eut un sourire de satisfaction, un rictus imbécile que personne ne pouvait voir. Même pas lui. Ou à peine, sur le côté de son briquet. 

Régénéré, rassuré, il plongea sa main dans la poche de sa vieille veste de l’armée, trempée après sa baignade involontaire dans la rivière. Son paquet de clopes était en miettes ! Il n’avait plus rien à fumer. 

Alors, dépité et aigri par tant de malchance, il s’enfila une gorgée d’alcool, puis il laissa la bouteille se fracasser sur le sol, il ôta sa veste mouillée, pleine de sang, et l’envoya valdinguer à l’arrière de la décapotable. Enfin il se recula, ouvrit une dernière fois son briquet, l’alluma et le lança sur l’alcool que réchauffait mollement le timide soleil de l’aube.

Sans même se retourner, il courut alors rejoindre Bébert déjà sur sa route. Alors qu’ils marchaient d’un pas allègre, une étourdissante explosion se répercuta sur les rochers tandis qu’un flot de chaleur les submergea un court instant.

– J’ai décidé d’arrêter de fumer, annonça Sergio. Ca fait plus de dix heures que j’ai commencé et j’ai l’impression que ça se passe bien. Je ne me sens pas du tout énervé !

En arrivant auprès de leurs sacs qu’ils avaient abandonnés sur le bas-côté de la petite départementale maintenant baignée de lumière, chacun se précipita pour se trouver des fringues propres. 

– Tu vois Bébert, avec le bordel qu’on vient de foutre, on va pas tarder à voir rappliquer les flics. Et tu veux que je te dise, le seul endroit où ils ne vont pas nous chercher, c’est là-bas dans la ville. Alors autant qu’un se fasse beaux, bien que pour toi …

Bébert haussa les épaules et, en tirant un short propre de son sac, il fit tomber une mignonnette de whisky qu’il avait oubliée depuis qu’il l’avait volée dans un bar où ils avaient bu un coup.

En voyant rouler la petite bouteille d’alcool, Sergio éclata d’une rage démesurée.

– T’es vraiment le roi des cons, Bébert ! Depuis hier soir, je cherche de quoi faire du feu et t’as même pas pensé à cette bouteille. Si tu me l’avais donnée avant, je ne serai pas resté ici. C’est de ta faute toute cette histoire !!!

Bébert s’exprimait mal, mais comprenait très bien. Il se mit à rire à gorge déployée.

– En ville, Bébert vole cigarettes et Zippo. Pour Sergio.

– Laisse tomber ! File-moi le whisky !

Une fois changés, les sacs refermés, ils reprirent leur marche vers le large, vers le bord de mer où les attendaient les starlettes. 

Sergio ouvrit la bouteille et s’enfila tout l’alcool en une seule lampée. C’était du bon, du Jack Daniels, le préféré des privés de L.A. Puis, l’air de rien, il se mit à contempler fixement les baskets de Bébert.

– Fais gaffe mon pote, ton lacet est défait !

Tandis que Bébert se penchait pour le rattacher, Sergio s’élança comme un sprinter à quelques mètres de la ligne d’arrivée.

– Bébert, hurla-t-il sans s’arrêter. Le premier à la mer décroche la palme d’or !

Il ne conserva pas son avance traîtreusement gagnée pendant très longtemps. 

Bébert le rattrapa bien vite. 

En le doublant, le vaillant borgne adressa à l’ancien légionnaire un sourire extatique, parce qu’il savait qu’au bout de la route, à des kilomètres de là, de l’autre côté de la ville, il y avait la plage. Son œil brillant était déjà inondé par les visions enivrantes des courbes rebondies des plus belles femmes du festival. 

Aujourd’hui, c’était le grand jour. Avant la clôture, le jury allait désigner la star de  l’année, celle qui ce soir, après avoir été illuminée par les éclairs scintillants des flashs éblouissants – offrande éphémère des photographes spécialisés-, irait prendre un bain de minuit à poil sous la lune, en brandissant vers les étoiles son célèbre trophée : le fabuleux Hot d’or.

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