Dans le jeu du sort

John rentra chez lui comme un bienheureux. Son père avait d’abord songé à Alexandre, mais sa mère avait opté pour une simplicité de classe en lui attribuant le prénom de Jean. Évidemment, il avait suffisamment réussi sa vie pour imposer l’internationalisation de cette entité patronymique à ses partenaires, ses actionnaires, ses collaborateurs ainsi qu’à ses ennemis. Bien qu’il ait peu de concurrents dans son domaine, les rares challengers se gargarisaient souvent de cette prétention ostentatoire digne de la Start Up Nation. En garant sa Range Rover Sport devant son garage, il songea à l’hôtel particulier de ses parents. Son père cardiologue, sa mère gynécologue. S’il s’était écouté, il aurait été astrologue pour les emmerder en ouvrant un cabinet à bourgeois dans l’espace restant, à la place de la salle d’attente commune aux deux praticiens. En plein dans ce centre-ville de retraités, il aurait fait sensation ! Il en sourit en inspectant d’un coup d’oeil la BMW XIII tout électrique de son épouse. Aujourd’hui, aucune rayure supplémentaire. La journée avait été bonne. « Pas comme elle ! » songea-t-il.

Justement, sa femme était à la piscine en compagnie de leur fils unique ainsi que de la jeune fille au pair. John se demanda si cette dernière n’était pas celle qu’il préférait. Son fils était un branleur pourri par sa mère tant au niveau affectif qu’au niveau technologique. D’ailleurs, du haut de ses quinze ans, ce crétin boutonneux le rabrouait chaque fois qu’il quémandait un conseil d’ordre informatique. Ce petit con était bon pour ça ! Mais tellement imbu de lui-même ! John les salua d’un habituel baiser sur le front. Pour celle dont le nom signifiait petit arc-en-ciel, Chavatangakwunua, il se contenta d’un « hello ». Certes, elle n’était pas une domestique – hors de question de déconsidérer ses adjoints, même dans le cadre familial. Mais la jeune fille était une Amérindienne, de la tribu des Hopis. Leurs codes affectifs étaient fort différents. Leurs prénoms aussi ! Tellement longs qu’il en avait réduit le sien.

– Chava, l’apostropha-t-il, vous m’accordez une demi-heure avant notre séance ?

Il avait parlé en anglais empreint d’accent français. Elle répondit d’un signe de tête. 

– Ça va ? lui demanda sa femme. La journée a été bonne ?

– Pas mal, mais j’ai besoin de forces supplémentaires pour affronter un nouveau défi.

– C’est elle qui va te les donner ? lui demanda-t-elle avec cet air sentencieux et jaloux qu’elle maîtrisait à merveille. 

Il ne lui répondit pas. Elle ne comprenait rien. Quand il avait cédé la direction de sa clinique vétérinaire pour monter sa boîte, elle l’avait menacé d’un divorce avant de songer que rien n’était à elle. Elle n’avait pas insisté. Depuis, elle avait rectifié son jugement. 

Lui, il savait jouer avec les éléments inconscients qu’il se plaisait à analyser. Il s’estimait béni d’une intuition chamanique. Lui dont la profession de base lui permettait de communiquer avec les animaux, il avait compris le bénéfice que cette faculté lui procurerait. Une start up, c’est une idée, du fric, des grouillots ! L’héritage de son père lui avait procuré le second, il avait embauché les derniers qu’évidemment il plaçait à son niveau dans l’open space. Ses collaborateurs ! Une poignée d’informaticiens, des psychologues animaliers dans chaque région ainsi que des intérimaires plus ou moins déclarés. Quant à l’idée de base, elle était simple : connecter l’homme à l’animal par le smartphone ! Une petite vieille étrennait son veuvage, aussitôt un croque-mort ou un toubib de famille lui conseillait une compagnie animale. Pas mal d’entreprises de pompes funèbres ainsi que cabinets médicaux proposaient  la carte de Pet & Go. À partir de là, ses experts déployaient tout leur génie emmagasiné dans des bases de données. Au premier rendez-vous, la mémère se voyait proposer une liste d’animaux susceptibles de la séduire avec une prise en main progressive incluant cohabitation, dressage, pension durant les parties de bridge, les soirées théâtres ou les week-ends chez les enfants. Les tarifs étaient au plus haut. Si la vieille se trouvait un vieux qui n’envisageait pas d’éclairer sa fin de vie par une présence animale, la boîte reprenait la bestiole. Parfois, il la replaçait, sinon, il retournait à son ancienne clinique. Son successeur avait toujours des dettes à son encontre aussi n’était-il guère regardant sur les doses de Pentobarbital. Très vite, les analystes da la boîte avaient étendu la cible aux femmes divorcées, aux mecs frustrés, aux misanthropes, aux jeunes couples, aux rêveurs. 

Maintenant, il envisageait d’aller plus loin. Une décompression de fin de semaine était indispensable. Chez lui, elle prenait la forme de voyages chamaniques.

Il retrouva Chavatangakwunua dans la chambre d’amis. Elle avait allumé le bouquet de sauge séchée, disposé des pierres de prédiction à terre autour du tapis de cérémonie sur lequel il se tint après avoir été enfumé par l’herbe des sorciers. Il était vêtu simplement, casuel, sport. Elle était vêtue d’une longue robe immaculée, ses longs cheveux noirs roulés de chaque côté de sa tête.

Après avoir salué les six directions, elle lui demanda de poser intérieurement la question pour laquelle il convoquait son animal de pouvoir. Puis elle se saisit de son tambour. Il s’allongea. Les battements commencèrent, doux, doux, réguliers. Elle était arc-en-ciel, mais pour lui, elle était sa lune, cet éclairage dans les ténèbres. Durant le temps que durait la séance, il revisitait son enfance dans un univers peuplé d’animaux. Son totem rencontrait celui qui représentait sa mère, qui jamais ne se préoccupait de lui, mais prenait un malin plaisir à renifler le cul de tous les mâles qu’elle croisait, sans distinction de race ni d’espèce. Il n’y a guère que les licornes par lesquelles elle ne s’était jamais faite monter. C’est d’ailleurs le propre des licornes de n’être que femelles. 

Alors que ces séances étaient censées lui ouvrir les portes de la perception, cette présence maternelle lui troublait les sens. Il avait de bonnes questions à proposer à l’esprit animal qui l’habitait. Mais l’autre le troublait tellement que son côté sombre reprenait le dessus. Loin des couleurs de l’arc-en-ciel, l’obscurité s’étendait dans chaque coup frappé sur la peau du tambour. Lorsqu’il fut question de quitter le monde du dessous dans lequel il venait de voyager, les bougies de la pièce ne l’éclairèrent guère.

– Vous ça va ? se hasarda Chavatangakwunua.

– C’est parfait ! articula-t-il avec un sourire carnassier.

– Vous avoir eu réponse animal ?

Un rire énorme répondit à la jeune femme. Bien sûr qu’il avait sa réponse. Bien que la question initialement prévue concernât une possibilité d’extension de son activité à l’international, il avait été happé par celle que l’esprit de sa mère lui avait insufflée.

Il y a plein de grand-mères, de grands-pères seuls qui ne voient pas leurs petit-enfants. Il y a plein de familles pauvres qui ne peuvent offrir ce qu’ils aimeraient à leurs enfants. N’était-il pas temps d’envisager de s’étendre sur le Dark Web pour un système adoptif à temporisation réduite ?

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