Balade en Provence

Goutte à goutte, la source sourd dans le silence de l’été.

Accrochés à un pin d’Alep ou d’ailleurs, une cigale cachetonne pour conserver son statut d’intermittente saisonnière.

Un chêne vert raconte à ses voisins la violente intrusion de la nuit dernière quand une horde de sangliers affamés a dévasté le sol dans des borborygmes infernaux, retournant la terre en une terrible aspiration nocturne, brisant des branches sèches prêtes à brûler, amplifiant le fracas de l’invasion par des frottements méchants sur les troncs impuissants.

Mais, chut ! Les arbres communiquent par leurs racines. Rien ne s’entend. Moi, je sens les vibrations de leurs feuilles qui content ces histoires à ne pas dormir. Je perçois ces échanges gazeux, bulles de nature dispersées aux vents du temps.

Une petite fleur aux pétales mauves annone sous l’effort en essayant d’accroitre sa tige au bout de ses limites. Elle aimerait tellement grandir comme une marguerite afin de capter les sifflements du mistral au contact de ses tendres feuilles frémissantes. Seulement, elle pousse, elle pousse, elle râle, mais jamais elle n’accouchera d’une corolle plus évoluée que la sienne.

Je pose un pied sur un rocher. La semelle grince. Pas celle du rocher, non. Celle de mon mocassin. À pas feutrés, je m’entends marcher. Le raclement sur la pierre, sur les bois, sur l’herbe est un ouragan pour de petits insectes qui tentent désespérément de fuir sans même que je ne les vois. Mais mon aveuglement renforce mes capacités à interpréter leurs jérémiades. Ils ont raison. L’Homme massacre tout. Pas tous les hommes, mais certains. Pas les Amérindiens !

Une abeille, loin de sa ruche, oublie sa solitude passagère dans un bourdonnement troublant, une curieuse histoire. Elle danse portée par sa musique interne chantonnant les beaux jours, les floraisons avancées, les calices pleins comme une coupe de nectar sacré.

Je m’arrête pour respirer. L’air passe par les narines. Il est parfumé à la lavande, à la forêt, au thym, au romarin, à toutes ces plantes dont on n’entend rien des cris, des émois. Seulement le balancement lancinant rythmé comme une farandole, une salsa ou même comme le slow vedette de l’année. L’air descend en moi comme une mélodie dans les tuyaux d’un orgue, s’éparpille en suintant au fil des vaisseaux dans un dégoulinement silencieux, emplit mon ventre comme le sac d’une cornemuse. Mes poumons aussi. Comme un accordéon qui se détend. Puis, il repart par le nez, couinant tels les bourdons d’une cornemuse. Je l’écoute.

Un oisillon a capté ma présence incongrue. Il en piaille de dépit. Lui qui a passé sa matinée à répéter son plus beau chant d’amour, est désespéré quand un humain aux pas de pachyderme inconnu met fin à ses espoirs musicaux.

Un geai caquette entre les branches. Je perçois bien ses claquements rapides, insensés, continuels. Pourtant je ne les comprends pas. J’ai beau tendre l’oreille, son langage m’est inconnu.

Soudain, au-delà- des houppiers, le ciel vrombit en tonnerres lointains, en éclairs sauvages. La chaleur amplifie ces perceptions sonores. La chevauchée des Walkyries se prépare. Je lève les yeux. Trop tard ! L’hélicoptère est déjà là. Le rotor gronde régulièrement. Le crissement de la porte déchire mon entendement. La première rafale retentit. Une seule balle suffit à m’assourdir. Je meurs dans le vacarme des hommes.

J’étais le dernier Apache de Provence, l’ultime espoir du marquis Folco de Baroncelli.

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